Adalhard, ou la conscience chrétienne des Carolingiens.

Adalhard tel imaginé au XVe siècle

Chronique no 14.

Abbé de Corbie, Adalhard fait l’objet d’une vita de Paschase Radbart. De sang royal, il est considéré comme l’un des premiers conseillers de Charlemagne. Il est né en 752 et meurt en 826 le 2 janvier, à l’âge vénérable de 74 ans. Une longévité exceptionnelle pour un homme de son temps.

Origines et formation

Il est le fils du comte Bernard, lui-même fils considéré comme naturel  de Charles Martel[1]. Sa mère est la première épouse de Bernard, et il a un demi-frère Wala[2], né d’une seconde épouse, une Saxonne restée pour nous anonyme. Son père Bernard, comte de Saint-Quentin, possédait dans le Brabant et le pays de Liège un immense domaine dont il hérita. C’est un grand aristocrate ayant une ascendance prestigieuse.

En tant que cousin de Charlemagne son aîné de dix ans, il suivit la même formation. Il parlait couramment le tudesque, le latin et le roman. Il bénéficia de la protection de son cousin, roi des Francs puis empereur d’Occident, et devint l’un de ses proches conseillers. Dès le début de sa vie d’adulte, il se consacre à la vie religieuse et désapprouve le premier mariage de Charlemagne avec Désirée, la fille du roi des Lombards, Didier, condamnant ainsi l’accord que son royal cousin a passé avec Didier qui combat le Pape. Du reste Charlemagne a dénoncé ce traité, répudié Désirée et vainquit Didier[3]  assisté du père d’Adalhard, Bernard, lors du siège de Pavie en 774. Devenu moine à vingt ans en 772 à Corbie, il prononce ses vœux en 777 et devient jardinier du monastère.


[1] Célèbre pour sa victoire sur les arabes à Poitiers en 732.

[2] Voir ma chronique no 13 sur Wala.

[3] Didier fut prisonnier et termina sa vie à Montdidier dans la Somme.

Conseiller de Charlemagne et tuteur de Pépin, fils de Charlemagne en Italie

Dans une crise de mysticisme, il s’exile à l’abbaye du Mont Cassin en Italie, pour fuir les sollicitations de nombreux aristocrates, mais Charlemagne l’oblige à revenir dans son abbaye puis à la cour. En 781, à Rome, Charlemagne ordonne avec l’onction papale d’Adrien, son premier fils Pépin, roi des Lombards, et Louis son deuxième fils, roi d’Aquitaine. Pépin a six ans, et Adalhard est désigné pour être le tuteur de Pépin, et de fait administrateur du royaume. Il acquiert une réputation d’homme avisé et tempéré. Il rencontre le pape Leon (795-816) et réussit à maintenir le Bénévent et Spolète dans l’orbite franque. Et il rédige pendant cette période un traité, de ordine palatii, sur l’organisation de la cour d’un roi, à l’adresse du fils de Pépin, Bernard dont il fut certainement son mentor. Ce qui fut peut-être la raison de sa disgrâce à l’arrivée au pouvoir de Louis le Pieux.

Exil et retour triomphal à la cour de Louis le Pieux.

En 814, Charlemagne meurt. Pour une raison inconnue, Louis le Pieux qui veut assoir son autorité, chasse de la cour les anciens conseillers de l’empereur Charlemagne, son père. Adalhard ainsi que ses quatre frères et sœurs[1], est exilé à Noirmoutiers pendant 7 ans. Visiblement, selon Paschase Radbert, cela le ravit plus que cela ne le prive. Cependant par un revirement de Louis, Adalhard est rappelé à la cour avec son frère Wala, qui a joué ensuite un rôle très important par la suite. Adalhard avec son frère Wala, organise la séance de pénitence à Attigny en 822[2], où l’empereur a expié ses fautes, à savoir contraindre à l’exil ses cousins Adalhard et Wala, à la tonsure ses demi-frères Drogon et Hugues, et organiser le meurtre de son neveu Bernard, fils de Pépin, décédé en 810.


[1] Wala fut enfermé à l’abbaye de Corbie où il se fit moine, Gundrada partit pour l’abbaye de Poitiers, Theodora à Soissons, et Bernaire fut exilé aux iles Lérins.

[2] Lire ma chronique no 6. Attigny, la pénitence de Louis le Pieux.

Création de l’abbaye de Corvey et mort d’Adalhard

La grande œuvre d’Adalhard est la création de l’abbaye de Corvey sur la Weser en Allemagne (Höxser), aux confins de la marche saxonne. Appuyé par Louis le Pieux, elle prendra au départ le nom de nouvelle abbaye de Corbie, Nova Corbeia. La construction de l’église a pris vingt ans pour être achevé en 844. Adalhard y transfert une partie des moines de Corbie à Corvey pour achever la christianisation de la Saxe. Adalard rédigea les statuts de l’abbaye de Corbie (Statuta antiqua abbatiae sancti Petri Corbeiensis), qui servirent de modèle pour d’autres abbayes. Le successeur d’Adalhard à l’abbaye de Corvey fut Anshaire, célèbre évangéliste des pays scandinaves.

Adalhard meurt le 2 janvier 826 à Corbie assisté de l’évêque de Soissons, Hildeman.

Les reliques d’Adalhard à l’église de Saint-Pierre de Corbie

Adalhard, la conscience chrétienne des carolingiens. 

Paschase Radbert (785-851) moine de Corbie fut l’élève d’Adalhard. Il écrivit une vita sur Adalhard, un texte hagiographique. Cette vita révèle bien l’état d’esprit de ce début du IXe siècle, celui d’ l’état pénitenciel carolingien décrit par Maÿke de Jong[1]. Et Adalhard fut visiblement la caution morale des princes carolingiens. Si nous devons prendre de la distance par rapport à l’aspect hagiographique du texte, ce texte révèle bien la conception de l’homme tel que se le représentaient les contemporains de Charlemagne et de Louis le Pieux. Ainsi Paschase Radbert écrivait :             

« En effet, selon les rhéteurs, il y a de nombreux attributs pour décrire un homme parfait, par lesquels on peut le reconnaître aisément. On considère en effet la qualité d’un homme parfait, selon les orateurs, par son nom, sa patrie, sa famille, sa dignité, sa fortune, son corps, son éducation, ses mœurs, son genre de vie, la manière dont il administre ses affaires, ses habitudes domestiques, les dispositions de son esprit, son art, sa condition, son habit, son visage, sa démarche, son éloquence, ses sentiments».

C’est le tout qui fait l’homme, l’expression d’une pensée complexe bien loin des stéréotypes que l’on prêtait encore récemment à l’homme des temps sombres[2]…  


[1] Lire ma chronique no 10, Ecclesia et dominium (II).

[2] Cf. « the dark ages » expression anglophone des médiévistes anglais pour qualifier cette période.

Adalhard, un homme parfait !

Il y a dans les écrits de Paschase une réelle admiration pour la foi de son héros, une admiration mue par un sentiment d’amour que lui-même éprouvait dans l’exercice de sa vie spirituelle pour le Christ. Sa description physique est celui du saint tel que chaque homme de cette époque devait se l’imaginer. Mais au-delà des qualificatifs très hagiographiques et poétiques, il est des détails intéressants sur l’aspect corporel d’Adalhard, tel sa calvitie, la couleur de son ventre :

« Pourtant, il était toujours plein de la grâce de la force, toujours d’une maigreur discrète mais très saine ; son visage était beau et agréable à voir. Car ce n’était pas la colère de la paresse qui ridait son front, mais une joie mûre qui composait toute sa beauté et son harmonie. Une sainteté canitie l’ornait d’une blancheur de neige, et comme un lis sur des vêtements pourpres, ses cheveux, semblables à des palmes élevées, retombaient de chaque côté sur sa peau. Notre vieillard était blanc et vermeil, comme il est écrit dans le Cantique des Cantiques : « Il est blanc et vermeil, choisi entre mille ».

« Sa tête est de l’or le plus pur ; ses boucles sont comme des palmiers, car il cherchait chaque jour à s’élever vers Dieu.* Ses yeux sont comme ceux des colombes au bord des ruisseaux, lavés de lait » — car son regard simple était tout entier tourné vers l’enseignement du Christ, dont nous nous nourrissions comme des enfants au lait ; sans mélange de fiel des convoitises, mais lavé par la vraie innocence de l’esprit. Ses joues sont comme des parterres d’aromates, plantés par les parfumeurs » — c’est-à-dire ornées de toutes les fleurs de la doctrine et des vertus par les saints docteurs.

Ses mains sont tournées, exprimant la forme de la sainteté, et par un mouvement rapide et harmonieux, elles se portent vers tout bien ; pleines d’hyacinthes, reflétant comme un miroir la beauté du ciel, et remplies de nombreux dons. Son ventre est d’ivoire, distinct par les ordres des vertus. Sa gorge est très douce, à cause du miel de son éloquence. Et il est tout entier désirable, par la probité de ses mœurs et sa charité exceptionnelle ».

De l’éloquence d’Adalhard.

Nous sommes dans une époque où l’oralité est essentielle dans les relations humaines, compte tenu que l’écrit reste très confidentiel et est seulement accessible à une petite élite de la société. Ainsi la qualité d’un grand du monde carolingien est d’abord celle de l’éloquence à défaut de sa force physique pour faire la guerre. Et la renaissance carolingienne se caractérise par la réaffirmation du rôle de la formation dans la transmission du savoir. Adalhard fut un des promoteurs de la minuscule, la caroline, dans la façon de copier les manuscrits dans le scriptorium de Corbie, l’un des plus fameux de l’Europe.

Quant à son éloquence, qu’elle était féconde, pleine de sens et douce à entendre ! Ses lettres adressées à beaucoup existent encore, et tous ceux qui l’ont entendu attestent ne l’avoir jamais entendu s’exprimer avec plus de richesse ou de clarté. Sa voix, plus mélodieuse que celle du cygne, charmait l’oreille ; et la douceur de ses paroles était plus suave que le miel pour le palais du cœur. Son récit était toujours très clair, bref et lumineux (qualités que les orateurs les plus célèbres exaltent), sans affectation, sans ambiguïté dans le sens. Il procédait par des phrases simples, mais son discours, coulant comme le miel, se terminait par une conclusion très riche. Le son de sa voix correspondait à l’exposition de ses pensées, de sorte que chaque mot avait son sens propre, et que chaque partie de son discours était distincte et facile à retenir. Pour convaincre ou dissuader, il était très efficace : il stimulait l’attention de ses auditeurs, allumait en eux le désir comme un feu, et, en dissipant leur indifférence, il relevait les découragés.

Adalhard est une figure de la renaissance carolingienne et fut l’un des grands intellectuels de cette époque. Il contribua à la moralisation de l’action publique et sa foi christique le poussait à la compassion de la détresse des pauvres. Il est de ceux qui contribuèrent à un bonheur collectif en dépassant sa personne pour le bien public.

Epitaphe de Paschase:

« Ici repose l’illustre abbé, vénérable par ses mérites, Notre Adalhard, vieillard digne d’honneur. De lignée royale, mais par droit citoyen du paradis : Homme éprouvé en charité, en mœurs et en foi. *Toi qui passes, quand tu verras sa tombe sous ce tertre, Réfléchis à ce que tu es, à ce que tu seras, car la mort emporte tout. *Car après les octaves du Seigneur, libéré ici de sa chair, *Le lendemain, il s’envola joyeux vers les astres. »

Paschase Radbert, église Saint-Pierre de Corbie

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L'auteur
Léonce Deprez, étudiant en histoire médiévale à la Sorbonne et auteur des Chroniques Léonines
Léonce Deprez
Master 2 — Sorbonne Paris 1

Etudiant en histoire, spécialiste des institutions carolingiennes et de la présence juive dans l’empire (814–877).

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