Marc Bloch est une haute figure de l’universitaire française, historien médiéviste à l’université de la Sorbonne, fondateur de l’école des Annales avec Lucien Febvre, patriote, résistant en 1943 et 1944, et il faut le préciser, d’origine juive.
L’étrange défaite[1], Bloch le patriote.

C’est curieusement son œuvre la plus connue. Elle concerne la défaite de 1940, qui l’a traumatisé, et qu’il rédige en septembre 1940. Le manuscrit fut caché dans la maison du docteur Canque à Clermont-Ferrand. Il est restitué à la famille de Marc Bloch qui le publie en 1946. Marc Bloch fait preuve dans son ouvrage d’une étonnante capacité d’analyse des faiblesses de l’armée française. Il est vrai que c’est en tant qu’acteur des deux guerres qu’il s’est nourri de son expérience personnelle, il était capitaine attaché à la gestion des essences, pour produire ses observations. Il y dénonce la bureaucratie de l’armée produite en temps de paix et incapable de s’adapter à la jeune armée allemande, qui faisait preuve d’un excellent sens de l’opportunité, et d’une capacité organisationnelle pour la concentration des moyens. Le renseignement français fournissait des informations insignifiantes aux échelons inférieurs réservant celles stratégiques à la hiérarchie empêtrée dans des procédures de communication longues et inadaptées pour leur exploitation. D’une manière générale, et nous le verrons dans son appréciation de l’état d’esprit français, il dénonce une conception idéologique des armées totalement dépassées enseignée dans les écoles militaires sans aucune remise en cause. Ainsi, les états-majors affirmaient en fonction de l’expérience de la première guerre mondiale, la supériorité de l’infanterie et de l’artillerie sur les avions et les chars, jugés « trop lourds à mouvoir et uniquement la nuit ! ». D’une manière générale son jugement est sévère sur l’état français et la myopie du peuple trompé par une propagande grossière de l’Etat qui renonce à armer l’esprit de résistance des Français. Il dénonce l’immobilisme et la mollesse des ministres, l’abandon des responsabilités à des techniciens formés et formatés dans des écoles qui pratiquent le corporatisme. Il dénonce l’incohérence des partis de droite pour leur renonciation à leur patriotisme et qui se sont couchés au nom de la démocratie devant les nazis et les partis de gauche qui refusent de voter des crédits militaires au nom d’un pacifisme déconnectée de la réalité du monde dangereux. Il dénonce également les syndicats « petits-bourgeois » cherchant l’intérêt immédiat au dépends de leur avenir et de l’intérêt du pays. « Tout ce petit monde avance à l’ancienneté dans une culture commune du mépris du peuple, dont on sous-estime les ressources ». Ces propos résonnent furieusement à nos oreilles dans la situation politique de notre pays d’aujourd’hui 80 années après.
[1] Bloch, Marc. L’étrange défaite: témoignage écrit en 1940. Gallimard, 2007.
Marc Bloch, l’historien médiéviste.
Marc Bloch est né dans une famille juive à Strasbourg. Son père Gustave est professeur d’histoire ancienne et a enseigné à la Sorbonne et fait des conférences à l’Ecole normale supérieure. C’est donc dans ce milieu très intellectuel, qu’il évolue et après des études brillantes au lycée Louis le Grand à Paris, il intègre l’Ecole normale supérieure en 1904. Il passe l’agrégation en 1908, épouse Simone Vidal après la 1ère guerre mondiale dont il sort avec le grade de capitaine du renseignement. Il devient professeur d’université à Strasbourg de 1921 à 1936, avant d’entrer à la Sorbonne.
Marc Bloch a publié des œuvres majeures pour expliquer le Moyen Âge. L’une des plus célèbres est les Rois Thaumaturges[1], parue en 1924. C’est dans une véritable démarche anthropologique, il était très proche de Durkheim, qu’il entreprend la rédaction de cette œuvre en trois volumes, Les origines, Grandeur et Vicissitudes des royautés thaumaturgiques, L’interprétation critique du miracle royal. Les rois de France lors de leur sacre dans la cathédrale de Reims étaient oints de l’huile du Saint Crème, et pratiquaient la guérison des « écrouelles » à la sortie du sacre sur les malades du peuple qui étaient pestiférés ou scrofuleux. Ce rite était sensé lier le pouvoir temporel au pouvoir sacré du roi, en lui conférant une aura exceptionnelle qui ne pouvait être que l’expression du choix de Dieu. Un rite qui consacrait l’alliance entre l’Eglise et la monarchie franque depuis le temps de Clovis, baptisé par Saint Eloi. Le fait novateur de cette œuvre est d’apporter les réponses argumentées sur les raisons pour lesquelles le peuple croyait à ce rite de la guérison des écrouelles, en se dispensant de l’expliquer par une simple superstition, le peuple est naïf et le roi trompe le peuple, que l’historiographie de l’époque relayait depuis le XVIIIe siècle. Il cherche à comprendre le système culturel qui aboutissait à cette croyance. On peut affirmer que par cette oeuvre Bloch est le fondateur de l’anthropologie historique. L’autre œuvre magistrale de Bloch est la Société féodale[2]. C’est une histoire globale qui tente d’expliquer l’évolution de la société féodale du XIe siècle au XVe siècle. Commandée par Henri Berr[3] en 1924, sa genèse fut laborieuse tant l’ambition de Bloch était de produire une histoire comparée, diachronique, des structures de la féodalité mais surtout des interactions sociales, à savoir le milieu contextualisé, les liens familiaux, les institutions, les classes, dans leurs dimensions spatiales et leurs dynamiques. Il y décrit notamment, et Bloch fut un des rares historiens de cette époque, la fonction sociale de l’Eglise, sa fonction mémorielle, la dîme comme impôt de redistribution, et la séparation stricte des clercs et des laïcs, issue de la réforme grégorienne du XIe siècle, ce qui fut une rupture considérable de la société féodale. Son œuvre parue en 1936, fut malheureusement percutée par la montée de l’antisémitisme, la guerre et la publication de la thèse de Duby, sur le passage de l’an 1000. Elle n’eut pas la notoriété attendue.
[1] Bloch, Marc. Les rois thaumaturges: étude sur le caractère surnaturel attribué à la puissance royale particulièrement en France et en Angleterre. Publications de la Faculté des lettres de l’université de Strasbourg, Fascicule 19. Librairie Istra Humphrey Milford Oxford University Press, 1924.
[2] Bloch, Marc, préface Mathieu Arnoux. La société féodale. L’évolution de l’humanité. Albin Michel, 2026.
[3] Berr, Henri, 1863-1954, philosophe et historien, Revue de synthèse historique. Précurseur de l’histoire globale et pour le décloisonnement des disciplines intellectuelles.
Marc Bloch fondateur des Annales
C’est en 1929, avec son ami Lucien Febvre, historien réputé de l’université de Strasbourg, qu’il fonde Annales, Histoire, Sciences Sociales, revue trimestrielle dont l’ambition était de casser les codes de l’historiographie de l’époque basée principalement sur l’histoire diplomatique dominée par l’école méthodique[1]. L’objectif de la revue était d’introduire la sociologie, l’anthropologie et l’histoire économique et sociale dans la recherche de la dynamique des sociétés médiévales, des interactions sociales entre les groupes communautaires et les institutions. Cette revue eut un retentissement mondial dans le cercle très fermé des historiens du monde. Il dirigea la revue jusqu’en 1942, avec son ami Lucien Febvre, année où il dut se démettre de sa fonction en raison de ses origines juives, le statut des juifs de Vichy lui interdisant de diriger des organes de presse. Nous devons également signaler le travail des compagnes de Marc Bloch, et de Lucien Febvre, respectivement, Simonne Vidal, Suzanne Drogon historienne et Lucie Varga, assistante de Lucien Febvre[2], qui fut la première femme à publier dans les Annales. La revue publia des articles d’historiens prestigieux, Henri Pirenne[3], Georges Lefebvre[4], Maurice Halbwachs[5], François Simiand. Les Annales ont poursuivi après la guerre en épousant les nouvelles écoles de pensée historiques, avec Fernand Braudel[6] qui a dirigé la revue jusqu’en 1985, le cycle des temps historiques, puis la nouvelle Histoire, la linguistic turn, avec Emanuel Leroy-Ladurie[7] et Jacques le Goff[8].
[1] Ecole qui rassemblait Numa-Denis Fustel de Coulanges, Charles-Victor Langlois, Charles Seignobos. Elle posait le principe d’une analyse scientifique des documents pour construire l’histoire, devenue une discipline scientifique à part entière.
[2] Lucie Varga (1904-1941), autrichienne, d’origine juive hongroise, elle dut quitter les annales en 1937, sur injonction de la femme de Lucien Febvre, Suzanne Drogon. Elle disparut à Toulouse en 1941.
[3] Pirenne, Henri, préface Bruno Dumézil. Mahomet et Charlemagne. Texto. Tallandier, 2016.
[4] Lefebvre, Georges, Michel Biard, et Hervé Leuwers. La grande peur de 1789 suivi de Les foules révolutionnaires. Nouvelle édition. Armand Colin, 2014.
[5] Halbwachs, Maurice. La mémoire collective. Nouv. éd. revue et Augm. Édité par Gérard Namer. Bibliothèque de l’évolution de l’humanité 28. Albin Michel, 2005.
[6] Braudel, Fernand. La Méditerranée et le monde méditerranéen à l’époque de Philippe II. 10e édition. Armand Colin, 2017.
[7] Le Roy Ladurie, Emmanuel. Montaillou, village occitan de 1294 à 1324. Édition revue et Corrigée. Collection Folio-histoire. Éditions Gallimard, 2013.
[8] Le Goff, Jacques. Un long Moyen âge. Texto. Tallandier, 2022.
Marc Bloch, le professeur et l’érudit
Les lois de Vichy d’octobre 1940 et de février 1941, le condamnent au nomadisme universitaire, puis à partir en 1942 dans la clandestinité. Il bascule dans la résistance active à partir de 1943. Cette période de paria ne l’empêcha pas de continuer ses recherches intellectuelles. Bloch fait preuve d’une grande exigence morale dans l’exercice de sa profession. Il écrit l’Apologie pour l’Histoire Métier d’Historien, qui a été publié en 1949 par son ami Lucien Febvre. C’est en quelque sorte un testament. Dés 1913, lors d’un discours de remise de prix au lycée d’Amiens dont il fut quelques temps professeur, il évoque l’engagement citoyen de l’historien. Puis après d’âpres combats, il réussit à faire entrer le commentaire de texte dans les épreuves d’agrégation. De fait il est très critique sur le bien fondé d’une telle épreuve, « usine de conformité qui tue l’audace ». Il dénonce les dérives du bachotage qu’il qualifie « de tare les plus pernicieuses de notre système actuel, tout juste bon à fabriquer des chiens savants ». Pour Bloch, l’enseignement ne doit pas être la transmission d’un corpus de faits mais d’une méthode de réflexion. Il fustige l’enseignement français de nourrir le culte du succès substitué au goût de la connaissance[1].
Marc Bloch était un professeur exigeant. Car il était un immense érudit. Il est l’auteur de 199 commentaires d’article. Il est très sévère dans ses commentaires, et très exigeant dans les règles de l’érudition. Il a une exigence morale très importante dans la production du savoir historique (on ne peut s’affranchir des notes de bas de page). Il a écrit plus de 1900 recensions de textes publiés dont seulement 40% étaient français[2]. Il était un immense polyglotte. L’histoire de France ne représente que 29% de ses recherches. Car pour lui, le Moyen Âge ne peut se comprendre dans un cadre systématiquement national.
[1] Bloch, L’Etrange Défaite.
[2] Communication de Etienne Anheim, directeur d’études à l’EHSS, lors du colloque sur Marc Bloch en juillet 2025, Sorbonne Panthéon.
Marc Bloch, le héros
Il est exécuté le 16 juin 1944, avec 29 de ses compagnons d’armes, dans la commune de Saint-Didier-de-Formans, dans l’Ain. Sa résistance intellectuelle et physique à l’oppression nazie et à l’antisémitisme de l’Etat français et de bien des élites, est un symbole en lui-même. Il a choisi délibérément de sacrifier son immense talent historien, son immense érudition, sa bibliothèque parisienne de 5000 ouvrages, pillée par les Allemands, sur l’autel de la Liberté. La Liberté est une valeur fondamentale qui ne saurait être négociée. Même au prix d’une immense perte de connaissances, de savoir historique et d’une valeur intellectuelle reconnue par ses pairs. Je pense aussi que Marc Bloch, bien qu’irréligieux a agi comme un juif en France. Depuis l’acquisition de la citoyenneté de septembre 1791, on fait une prière chaque sabbat dans les synagogues à l’adresse da la France, terre des droits de l’homme et de la liberté. Un dicton juif circulait chez tous les « Israélites », « heureux comme un juif en France ». Marc Bloch en entrant dans la résistance connaissait les risques qu’il courrait. Il a été jusqu’au bout de son engament de citoyen français, tel qu’il l’avait exprimé lors de sa remise de prix à Amiens en 1913. Et je ne puis évoquer sa disparition avec émotion sans me souvenir du refrain du Partisan de Léonard Cohen :
Oh, the wind, the wind is blowing,
through the graves the wind is blowing,
freedom soon will come;
then we’ll come from the shadows.
La panthéonisation de Marc Bloch est une manière de le faire émerger des ombres de l’oubli collectif.





2 réponses
Bonjour Léonce
Merci de cet envoi;
Les liens que j’ai envoyés aux membres de la Société Académique devraient donc t’intéresser ! (quatre épisodes radiophoniques) ainsi que l’émission radio sur France Culture relatant la découverte dans le fond d’un jardin de ses carte d’identité.
Je pense que le livre que qu’ai dirigé aux éditions Hermann « a quoi sert l’histoire de l’architecture aujourd’hui ? » devrait également t’intéresser. C’est la question qui est liée au livre de Marc Bloch (à quoi sert l’histoire) qui est posée à une trentaine de collègues historiens.
Marc Bloch est un exemple pour nous tous.
Bien à toi
Merci Richard pour ces informations.
Tu as raison, Marc Bloch est un exemple pour nous tous, historiens ou non historiens.
cordialement