Drogon, évêque de Metz, (823-855).

Drogon est une grande personnalité du monde carolingien. D’abord par sa naissance vers 801. En effet, c’est un fils illégitime de Charlemagne comme Hugues l’abbé son frère, fils de Régina, une concubine de l’empereur dont on a aucune information, si ce n’est que c’est la huitième femme de Charlemagne parmi les neuf femmes et concubines qu’on lui connait.

Fils choyé de Charlemagne.

Il est donc demi-frère de Louis le Pieux qui a succédé à Charlemagne en 814. Charlemagne tout empereur qu’il était, a continué à vivre en homme simple. Il portait ses habits de franc et vivait en famille avec ses neuf enfants. Il appréciait beaucoup ses filles au point qu’il refusait de les marier. Mari infidèle, il fut un bon père de famille. On peut donc supposer que Drogon eut une enfance heureuse à Aix-la Chapelle. La mort de leur père fut certainement vécue comme un traumatisme car Louis le Pieux, pour assurer son pouvoir, et pétri de sentiments religieux, a renvoyé du palais toutes les concubines de son père. C’est à la suite de la révolte de son neveu Bernard, fils de Pépin d’Italie, en 817, que Louis exila les conseillers de son père, Walla et Adalhard, cousins de Charlemagne, et écarta Drogon de la cour pour lui faire embrasser une carrière religieuse à Toul chez Frogaire.

Drogon évêque de Metz

Louis en 821, peut être contraint par son entourage, rappelle les anciens conseillers de son père Wala et Adalhard à la Cour d’Aix la Chapelle En 822, lors de l’assemblée d’Attigny, Louis après s’être prêté à une séance de pénitence, se réconcilie avec Drogon et le nomme l’année suivante à Francfort malgré son jeune âge, évêque de Metz. La fonction est prestigieuse car Metz est une ville très liée aux Carolingiens. Ancienne capitale de l’Austrasie, Metz a connu des évêques célèbres ; ainsi Chrodegang, lié par sa mère à Charles le Martel, en fut l’évêque entre 742 et 766. C’est lui qui créa les premiers chapitres canoniaux, en disciplinant la vie des chanoines selon le rite romain et qui introduisit la réforme de la liturgie romaine dans l’église franque. Il est également à l’origine des chants grégoriens. Et le diocèse fut le fer de lance de l’harmonisation de la liturgie catholique dans tout l’espace franc. Ainsi pour redresser l’église de Lyon, Leidrade quelques années plus tard fit appel à un clerc de Metz. C’est pour Drogon une véritable entrée dans le monde très restreint des proches de l’empereur. Il reçut aussi l’abbaye de Senones dans les Vosges au titre de son diocèse de Metz. En 829, il participe à l’assemblée de Mayence, l’un des quatre conciles convoqués par Louis le Pieux pour réformer l’église franque. Il consacre Anschaire[1] dans le nouveau diocèse d’Hambourg-Brême en 832 ou 834.

[1] Anschaire (801-865), évangélisateur des vikings, c’est-à-dire des Suédois et Danois. Il créa la première communauté chrétienne à Birka.

Drogon fidèle de Louis le Pieux

Les faits suivants sont extraits scrupuleusement de la Vita Hludowici imperatoris de l’Astronome, MGH, scriptores rerum Germanicarum in usum Scholarum Separatim Editi, no 64, éd. Ernst Tremp, Hanovre 1995. P. 639-640.

Une caractéristique de ce carolingien a été sa fidélité constante à Louis le Pieux dans les épreuves qu’il va traverser à partir de 830. Très actif pour contrecarrer la deuxième révolte de Lothaire contre son père en 833, Drogon participe à la réconciliation de Louis le Pieux avec l’Eglise. En 834, après que Louis le Pieux ait pris le dessus sur son fils rebelle Lothaire l’année précédente[1], Drogon célèbre la fête de Noël avec l’empereur à Metz. Puis en 835, Louis le Pieux convoque les évêques rebelles le jour de la présentation de Jésus au Temple, soit le 2 février à Thionville, lors d’une assemblée à savoir les évêques Agobard de Lyon, Jesse d’Amiens, Barnard de Vienne, Barthélémy de Narbonne et Ebbon, archevêque de Reims. Seul Ebbon de Reims est présent. Ce dernier doit faire la confession de ses fautes devant l’assemblée des évêques présents et est contraint sous leur pression à renoncer irrévocablement à son archidiocèse. Les autres évêques et archevêques absents sont déposés. Le dimanche suivant soit le 7 mars, dans la cathédrale de Metz présidée donc par Drogon, sept archevêques[2] prononcent sept prières pour formaliser la réconciliation de l’Eglise avec Louis le Pieux[3]. Puis Louis le Pieux retourna dans son domaine de Thionville avant de célébrer à Metz la Pâques le 18 avril avec son frère. Drogon est donc omni présent pendant cette période de retour de Louis le Pieux au pouvoir après cette profonde crise avec son fils ainé Lothaire. Pour prix de récompense de cette fidélité il est nommé archichapelain du Palais en 834 à la suite de Hiduin, qui bien que chroniqueur officiel de la cour, paie son soutien à Lothaire pendant la première crise de 830[4]. Et ce titre d’archichapelain lui confère la dignité exceptionnelle d’archevêque pour son diocèse de Metz. En tant que tel, il assiste à l’assemblée de Nimègue en 838.  


[1] Voir ma chronique no 8, Petite et grande crise.

[2] Il s’agit vraisemblablement des archevêques de Trèves, Mayence, Rouen, Tours, Sens, Arles et Bourges.   

[3] Pierre Riché, Les carolingiens, une famille qui fit l’Europe, Paris 1983, parle à mon avis abusivement d’un recouronnement. P. 178.

[4] Il a perdu pendant un an la direction de l’abbaye de Saint-Denis qu’il avait reçu en 822.


Drogon et Agobard

Au fait de sa carrière et de son influence sur la cour de Louis le Pieux, il travaille à la réconciliation d’Agobard, archevêque de Lyon avec Louis le Pieux. Agobard, s’est exilé en Italie chez Lothaire en 835, après sa déposition par l’assemblée de Thionville. Il est remplacé par Amalaire dans l’administration de son diocèse. Amalaire est connu à cette époque pour être un spécialiste des chants liturgiques romains. Aussi tente t’il de réformer la liturgie lyonnaise. Mal lui en prit. Florus diacre à Lyon depuis 822, et fidèle à Agobard, écrit à Drogon pour condamner ces innovations. Il est appuyé par le chorévêque d’Agobard, Amolon[1]. Agobard a écrit à cet effet une lettre à Louis le Pieux, datée de 836, « contra libros quatuor Amalarii,  contre les quatre livres d’Amalaire ». Drogon se saisit de cette occasion pour réconcilier Agobard avec Louis le Pieux. En effet, il est conscient de la nécessité de l’union étroite entre l’Eglise et l’Empire. Et Agobard est un grand prélat, acteur du renouveau de l’église lyonnaise. Aussi préside t’il un concile à Quierzy, en 838, qui condamne l’initiative d’Amalaire et fait réintégrer Agobard dans la grâce de Louis le Pieux.


[1] Il est le successeur d’Agobard à sa mort en 840.

Drogon enterre son frère Louis à Metz

Drogon est devenu le principal conseiller de l’empereur vieillissant ; il signe des chartes de concession à diverses églises et abbayes comme celle de Fulda dirigée par son ami Rhaban Maur de 835 à 840. Il assiste Louis lors d’une dernière entrevue en avril 839 à Bodman sur le, lac de Constance avec Louis le germanique, fils de l’empereur toujours en rébellion contre son père. Puis il préside l’assemblée de Worms la même année, qui entérine une nouvelle division de l’empire entre Lothaire réconcilié avec Louis l’empereur et Charles le Chauve, Louis le germanique étant réduit à sa Bavière dont il est roi depuis 817. Les enfants de Pépin, son fils ainé qui avait reçu l’Aquitaine, mort en 838, sont exclus de l’héritage, l’Aquitaine revenant à Charles. En 840, Drogon assiste à l’agonie de son frère Louis le Pieux à Ingenheim, près de Worms, et lui donne l’extrême onction. Il rapporte son corps dans la cathédrale de Metz pour l’ensevelir dans un magnifique cénotaphe romain, que la Révolution a détruit.

Drogon soutient Lothaire et devient son ambassadeur à Rome.

Drogon reste fidèle à l’empereur, à l’empire, à l’unité de l’empire. Aussi, c’est assez naturellement, qu’il soutint les initiatives de Lothaire pour contester la division de l’empire de 839. On sait que Lothaire perdit la guerre et fut obligé en 843 à Verdun de consacrer la division de l’empire en trois royaumes de taille égale, la Francie occidentale à Charles le Chauve, la Francie orientale à Louis le germanique et la partie médiane de l’empire dont fait partie Metz à Lothaire. Drogon reste l’archichapelain de son neveu l’empereur Lothaire. Ce dernier l’envoie à Rome avec son jeune fils Louis II pour ceindre la couronne des Lombards, et surtout exiger un serment du nouveau pape qui vient de succéder à Grégoir IV, Serge II en 844. C’est un succès. Et Serge II nomme Drogon vicaire du pape et lui remet le pallium d’archevêque. Il y a comme une espèce de bons procédés entre l’empereur Lothaire, Drogon et le Pape. Le pape se soumet à l’empereur mais en nommant Drogon son vicaire, il essaie d’établir une espèce de hiérarchie dans l’ église franque avec à sa tête Drogon imposé par le pape. De fait Drogon est proposé président d’un concile la même année à Yutz sur la Moselle. Mais c’est en tant que titulaire du diocèse de Metz, dont fait partie Yutz. Et son vicariat fut l’objet de débats internes aux évêques francs du royaume de Charles le Chauve. Hincmar en compétition pour la cathèdre de Reims avec Ebbon soutenu par Lothaire, précise que Drogon n’a jamais pu faire valoir son vicariat auprès des évêques de l’ouest ni de l’est ni jouer donc le rôle d’intermédiaire entre ses neveux [1]. Ainsi les églises nationales gardent jalousement leur autonomie par rapport à Rome, attestant un affaiblissement de l’idée impériale après le traité de Verdun. Drogon meurt deux années après Lothaire en décembre 855 à la suite d’une stupide noyade.   


[1] Hincmar, De Jure Metropolitanorum, Patrologie Latine, t. CXXVI, col. 206. Hincmar fut archevêque de Reims de 845 à 882. Il fut donc contemporain de Drogon.  

Le sacramentaire de Drogon

Sacramentaire de Drogon, dans la lettrine C, une miniature représentant l’Ascension de Jésus-Christ

Drogon est avec Agobard, Adalhard, Hincmar, Rhaban Maur, l’un des plus brillants esprits du IXe siècle. Sa correspondance avec Rhaban Maur, Florus de Lyon, Walafrid Strabon prouve qu’il aimait la poésie, qu’il avait une certaine affabilité et gardait un enthousiasme juvénile dans tous les projets artistiques qu’on lui proposait. Son nom nous est parvenu d’abord grâce à une magnifique commande qu’il fit à des artistes de l’école de Metz à son époque : le sacramentaire de Drogon. C’est un livre liturgique qui est l’expression même du renouveau artistique carolingien. La calligraphie, « les miniatures encadrées d’initiales exécutées en couleur avec des feuillages et des fleurons d’or, les plaques d’ivoire sculptées qui lui servent de couverture [1]» , tout relève d’une haute technicité, à la hauteur de la réputation de l’école de Metz. Drogon fait partie de ces mécènes et animateurs de la vie artistique de ce IXe siècle. Et la cathédrale de Metz fut encore le théâtre d’un couronnement en 869 de Charles le Chauve, comme roi de Lorraine. Il est aussi l’incarnation d’un idéal impérial plus pragmatique que celui d’Agobard, en restant fidèle à l’empereur quelques soit ses erreurs. Moins belliqueux que son père Charlemagne, il a toujours été partisan des rapprochements, des séances de négociation que des combats fratricides. Et on peut dire que son conseil fut bénéfique dans la mesure où Louis le Pieux réussit pendant les cinq dernières années de son règne à faire survivre l’idée impériale. Cette idée d’empire qui n’a pas survécu au règne de Lothaire son fils. C’est dans l’Eglise que l’idéal universaliste de l’empire a survécu. Elle s’est traduite par la grande réforme grégorienne du XIe siècle.                     


[1] Extrait de « l’archevêque de Metz Drogon », Christian Pfister, in Mélanges Paul Fabre, Paris, 1902. P. 101-145.  

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L'auteur
Léonce Deprez, étudiant en histoire médiévale à la Sorbonne et auteur des Chroniques Léonines
Léonce Deprez
Master 2 — Sorbonne Paris 1

Etudiant en histoire, spécialiste des institutions carolingiennes et de la présence juive dans l’empire (814–877).

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