Chronique no 19.
Théodulf, Jonas, et Agius, des évêques incarnant le renouveau carolingien.
Mon mémoire sur Agobard, évêque de Lyon entre 816 et 840, a démontré l’importance du diocèse de Lyon dans le processus du renouveau intellectuel de la période carolingienne. En effet, Leidrade, puis Agobard, puis Amollon, en restaurant le complexe épiscopal de Lyon, durement étrillé par les armées de Charles Martel et de son fils Pépin le Bref, ont reconstitué une bibliothèque conséquente de manuscrits dans le scriptorium de Lyon. Elle est devenue célèbre en Europe, cumulant jusqu’à 500 manuscrits. Florus, diacre du diocèse à partir de 825 y a constitué plusieurs collections célèbres, dont celle des Douze Pères, une compilation de commentaires des Pères de l’Eglise1. Agobard y puisa pour sa correspondance toutes les citations bibliques pour argumenter ses démonstrations. Un autre diocèse, celui d’Orléans, joua à la même époque un rôle similaire. Mais, nous allons le voir, autant Agobard fut un grand intellectuel qui finit par basculer dans une opposition politique à l’empereur Louis le Pieux, autant les évêques d’Orléans poursuivant la même conception de l’Eglise dans la domination de la société carolingienne, sont-ils restés obstinément fidèles à l’Empire, l’empereur, puis leur roi.
Théodulf,

Sa rigueur intellectuelle lui vient certainement de son origine wisigothique (espagnol), le clergé gaulois ayant été fortement influencé par celui de l’Espagne d’avant la conquête arabe2. Né vers 755 en Espagne, il est repéré par Charlemagne lors de sa campagne dans la marche d’Espagne en 777. Il devient un familier de l’Empereur et rejoint sa cour à Aix la Chapelle. Avec Alcuin3, et le lombard Paul Diacre4, il forme le cercle des intellectuels de l’empereur, que l’on appellera abusivement, académie Palatine, plus tard au XIXe siècle. En plus de ses missions d’envoyé de l’empereur, les fameux missi dominici, il est nommé évêque d’Orléans, en 798 et abbé de Fleury, la fameuse abbaye de Saint-Benoit-sur-Loire, qui dispose d’un scriptorium qui fut célèbre à partir du XIe siècle. Comme Leidrade à Lyon, il réorganisa l’enseignement dans son diocèse en hiérarchisant le niveau des écoles, primaire pour les écoles paroissiales, secondaire pour celles du diocèse. Il fut un fervent animateur de l’harmonisation de la règle de Saint-Benoît dans les monastères et anima les corrections des bibles en circulation en Neustrie. On lui connait six bibles exécutées à son initiative. Bâtisseur, il érigea à Germigny-des-Prés, prés d’Orléans en 806 un oratoire avec une mosaïque absidiale d’influence byzantine, sur le modèle de celui d’Aix la Chapelle. C’est l’un des rares bâtiment carolingien qui a subsisté jusqu’à nous jours en France. Sa postérité est liée à sa production littéraire et intellectuelle. Il écrit au nom de Charlemagne la réponse franque à la question de l’iconoclasme soulevée au deuxième concile de Nicée en 787, convoqué par Irène alors impératrice byzantine qui voulait mettre un terme au conflit religieux sur les images. Theodulf développe une thèse très proche des iconoclastes mais sans pour autant abolir le culte des images des Saints. Mais il appuie Charlemagne dans la controverse du filioque pour l’imposer dans la liturgie impériale en écrivant un traité sur le Saint-Esprit5. Après la mort de Charlemagne en 814, un complot ourdi certainement par Matfrid, comte d’Orléans, l’accuse d’avoir soutenu la révolte du neveu de Louis le Pieux, Bernard d’Italie en 818. Il est destitué de sa charge et emprisonné dans l’abbaye de Saint-Aubin, près d’Angers où il meurt en 820.
Jonas d’Orléans
Né en Aquitaine vers 760, il est donc de quinze ans l’ainé de Théodulf dont il est le successeur en 818 sur la cathèdre d’Orléans. Quant il est nommé, il est déjà reconnu comme un grand intellectuel. En 831, il rédige pour le compte de Pépin 1er d’Aquitaine, le fils de Louis le Pieux, un Miroir des princes, « De l’instruction du roi », un traité sur le rôle et la responsabilité du roi, en particulier vis-à-vis de l’Eglise. Nous sommes en effet dans une volonté impériale de moraliser l’action des princes et des puissants, telle que décrite dans l’excellent ouvrage de Mayke de Jong, « The Penitential State»6. De fait de son origine aquitaine, il est très proche de l’empereur Louis le Pieux, ancien roi d’Aquitaine de 781 à 817. Missus Dominicus7, il participe à de nombreux conciles, dont celui de Paris en 825, qui traite de la question des images. Il rédige à ce sujet un traité qui est paru seulement en 8408, où il attaque la position très iconoclaste de Paul de Turin, proche d’Agobard. L’apogée de sa carrière politique est en 829 quand il est chargé par Louis le Pieux de faire la synthèse des quatre conciles convoqués par Louis le Pieux en 828 pour la réforme de l’Eglise9 et remédier aux désordres de l’empire. Pendant les deux crises de 830 et 833, où l’autorité de Louis le Pieux est contestée par ses fils menés par l’ainé Lothaire, Jonas reste discret et ne rejoint pas les prélats qui participent à l’humiliation de Louis le Pieux en octobre 833 lors de sa destitution à l’abbaye de Saint Médart de Soissons. Son œuvre de l’instruction du roi paru en 831 rappelle les devoirs qu’un fils doit à son père et surtout que la supériorité spirituelle et donc morale de l’Eglise ne signifie pas justifier un droit des évêques à intervenir dans le domaine politique, ce qui tranche avec la conception d’autres évêques, plus radicale, comme Ebbon de Reims, Agobard de Lyon voire même Wala, le demi-frère de Louis le Pieux, son plus proche conseiller. Toujours est-il que Jonas participe au concile de Thionville en 835 qui condamnent les évêques ayant participer à la déposition de l’empereur Louis le Pieux. De Jonas, la postérité retiendra son traité sur l’Instruction des Laïcs10 qu’il écrivit vraisemblablement avant 828. C’est une œuvre originale précisément parce qui s’adresse aux … laïcs. Au miroir des Princes, il adapte son instruction à la vie quotidienne des laïcs. Il définit en quelque sorte le chrétien idéal dans sa pratique de la religion (livre I), la vie conjugale, la fidélité, l’abstinence préconisée aux périodes menstruelles de l’épouse (livre II), les instructions morales sur le comportement, interdiction du mensonge, de la médisance, et enfin une réflexion philosophique dans un concept eschatologique sur la maladie et la fin de vie ( livre III). C’est la première fois qu’un intellectuel s’adresse à un laïc pour partager sa conception de ce que doit être la vie d’un chrétien du IXe siècle. Il meurt certainement vers 840-842, à un âge avancé, plus de quatre-vingts ans, ce qui est exceptionnel à cette époque.
Agius confirme l’importance d’Orléans dans l’émergence du royaume des Francs de l’ouest, la future France.

Parent de Jonas, il lui succède en 843, nomination confirmée au synode de Verneuil en 844. C’est un proche de Charles le Chauve qu’il a soutenu tout au long de son épiscopat. Il se distingue en assumant les charges comtales de son diocèse, en quelque sorte une fusion des ministères religieux et laïcs de l’administration du diocèse d’Orléans. Et en tant que comte, il organise plusieurs fois la défense d’Orléans contre les attaques des Normands en 854, puis en 865. Son rôle est important dans l’établissement de l’autorité du nouveau royaume des Francs de l’ouest, dirigé par Charles le Chauve, le dernier des fils de Louis le Pieux, qui fit la paix avec ses frères Lothaire et Louis le Germanique à Verdun en 843. Traité qui confirma définitivement la partition de l’Europe. Car c’est en 848, à Orléans que Charles est sacré roi des Francs, sacre qui lui octroie le Saint-Chrême et donc confirme l’alliance entre l’Eglise et cette nouvelle royauté. Orléans est au centre du nouveau pouvoir carolingien, ravissant provisoirement la place à Reims. Il est vrai qu’Orléans est à la charnière entre les trois pays qui composent ce royaume, la Neustrie ( entre la mer du Nord et la Loire), l’Aquitaine, fréquemment en dissidence, et la Bourgogne souvent confiée en apanage à un proche aristocrate du pouvoir. Et ce diocèse a participé pleinement à la consolidation de la renaissance carolingienne tout au long des règnes des Carolingiens, puis des Capétiens.
Orléans a retrouvé une position stratégique de la même importance au cours de cette longue période du Moyen Âge. Lors de la longue guerre de Cent Ans, Orléans fut assiégé dès 1428 par les armées du roi Henri VI Lancastre d’Angleterre, qui se considérait comme roi de France depuis le traité de Troyes de 1420. La délivrance d’Orléans en mai 1429 par les armées de Charles VII assistées par le secours très religieux de Jeanne d’Arc la Pucelle, marqua le début d’une lente reconquête du royaume sur les Anglais et la fin du rêve de la double monarchie franco-anglaise incarnée par la famille des Plantagenêts. Orléans fut une nouvelle fois le symbole de l’unité d’une France du sud et de celle du nord.
- Florus de Lyon, Paul-Irénée Fransen, Bertrand Coppieters ’t Wallant, et Roland Demeulenaere. Flori Lugdunensis Collectio ex dictis XII Patrum. Flori Lugdunensis opera omnia, tomus 3. Brepols, 2007. ↩︎
- Agobard de Lyon, Nibridius de Narbonne, Théodulf, sont, en quelque sorte, les successeurs d’Isidore de Séville, une évêque du VIIe siècle portant une doctrine plus radicale du rôle de l’Eglise dans le fonctionnement de la société chrétienne. ↩︎
- Alcuin, saxon d’origine de York, né en 735 et mort en 805 à Tours dont il fut l’abbé de l’abbaye de Tours, grand architecte du renouveau intellectuel de la cour de Charlemagne. ↩︎
- Paul Diacre (720-799), il est l’alter ego d’Alcuin en Italie. Il rédige la geste des carolingiens, dans sa gesta episcoporum Mettensium, et une histoire de Lombards. C’était un grand érudit. ↩︎
- héodulf d’Orléans, De spiritu Sancto, PL t. 105, col. 239-276. Le « fioloque » est une des nombreuses divergences d’interprétation de la nature du Saint Esprit, que l’église Byzantine considère qu’il ne procède que du Père, alors que l’église romaine considère que le Saint-Esprit procède du Père et du Fils. ↩︎
- Jong, Mayke de. The Penitential State: Authority and Atonement in the Age of Louis the Pious, 814-840. Cambridge University Press, 2009. Voir ma chronique no 10, Ecclesia et Dominium II. ↩︎
- Envoyé du prince. ↩︎
- Jonas d’Orléans, De cultu imaginum, PL 106, col. 305-388. ↩︎
- Les quatre conciles ont été réunis à Paris, Lyon, Toulouse, et Mayence. Si Jonas a été le rédacteur des canons du concile de Paris, nous n’avons malheureusement pas les traces écrites de sa synthèse adressée à Louis le Pieux. ↩︎
- Jonas d’Orléans, et Odile Dubreucq. Instruction des laïcs. Sources chrétiennes, n° 549. Les Éd. du Cerf, 2012. ↩︎




