Chronique no 17
C’est un puissant, un aristocrate réputé du sud-ouest, de la famille des Guilhelmides. Le fondateur de cette puissante famille, Thierry d’Autun aurait épousé une sœur de Pépin le Bref, Alda, sans certitude. Son fils, Guillaume de Gellone, père de Bernard, fut donc considéré comme un cousin de Charlemagne qui le promut comte de Toulouse à l’issue de la bataille de Roncevaux en 778 où mourut le fameux Rolland, comte de Bretagne. C’est le début de l’implantation des Guilhelmides dans le sud-ouest de la Gaule en Aquitaine. Mais il me parait utile de faire un bref rappel de la place de l’Aquitaine dans l’espace franc des mérovingiens et carolingiens pour vous aider à comprendre le destin de Bernard de Septimanie.

Une Aquitaine rebelle à la présence franque!
Les limites géographiques de l’Aquitaine ont grandement évolué au fil du temps. Cette région globalement située au sud de la Loire, au nord des Pyrénées et ayant eu une frontière orientale très variable jusqu’aux limites de la Burgondie, a été conquise sur les Romains par les Wisigoths, un peuple germain, cousins des Goths. Un de ses rois, Alaric II, fut battu et tué à la bataille de Vouillé en 506 par Clovis. A l’issue de cette bataille, les Wisigoths se replient sur l’Espagne et gardent l’ancienne province romaine de Narbonne dans le sud de la Gaule, que les historiens ont appelé par la suite la Septimanie. Les Francs mérovingiens ont donc installé une souveraineté théorique sur cette région d’Aquitaine. Car les aristocrates gallo-romains gardaient une large autonomie sur les régions de Bordeaux, de Toulouse, de Saintes, Poitiers, Limoges, Clermont. Au VIIe siècle, leur autonomie est presque totale, au point que Eudes d’Aquitaine en 700 se comportait virtuellement comme un roi sans toutefois en porter le titre. Il bat en 721, les Arabes qui avaient conquis l’Espagne en 711, lors du siège de Toulouse. Mais il fait appel à Charles Martel pour les stopper à Poitiers en 732. De fait les Carolingiens, nouveaux maîtres des Francs prennent pieds en Aquitaine. Et Pépin le Bref en délivrant Narbonne en 752 de la présence arabe puis Charlemagne en créant une marche d’Espagne ont vite fait de soumettre toute l’Aquitaine et la Septimanie sous leur domination. En 781, Charlemagne, pour respecter les sentiments autonomistes des aristocrates de l’Aquitaine, à l’occasion du partage de son royaume en 787, crée le royaume de l’Aquitaine et y installe son fils Louis le Pieux sur le trône. Guillaume de Gellone devint donc l’un des principaux conseillers de Louis le Pieux, encore très jeune.
Bernard, le héros de Barcelone.
Vraisemblablement, Bernard fils de Guillaume, a vécu sa jeunesse dans l’entourage de Louis le Pieux, au point que celui-ci devint son parrain. Il épouse à Aix la Chapelle en 824, Dhuoda1, issue d’une grande famille austrasienne. Il est chargé par l’empereur Louis le Pieux de défendre la marche d’Espagne. En effet, en 826, avec la complicité d’Aisso, un chrétien goth rebelle, l’émir de Cordoue Abd-Al Rahman II assiège Barcelone. Bernard de Septimanie défend la ville, et en dépit de l’absence des renforts des comtes Hugues de Tours et Matfrid d’Orléans, pourtant désignés par l’empereur pour y porter secours à Bernard, celui-ci sort victorieux du siège. C’est la gloire.
Bernard, au centre d’une révolution de palais.
En 828, Louis le Pieux tient une assemblée à Aix la Chapelle. Il disgrâce Matfrid d’Orléans et Hugues de Tours, pourtant des très puissants aristocrates. Et nomme son filleul Bernard, duc de Septimanie en récompense de ses hauts faits d’arme. Il devient l’un des principaux personnages de la cour sur lequel s’appuie l’impératrice Judith. Or l’impératrice a une obsession, placer son fils Charles né en 823 dans l’ordre de succession des fils du premier lit de Louis le Pieux, fixé par l’ordinatio généralis de 817. C’est chose faite lors du plaid de Worms en 8292. Lothaire le fils de Louis et co-empereur est renvoyé en Italie et Charles le dernier né de Louis reçoit l’Alemanie, la Rhétie et l’Alsace, aux dépends des autres frères de Lothaire. C’est une révolution, car l’idée impériale de l’unité fixé dans la première règle de succession de l’empire, l’Ordinatio generalis de 817, est considérée comme violée. Dans la foulée, Bernard de Septimanie est nommé chambellan de la cour. C’est un poste, qui crée une proximité avec l’impératrice Judith. La réaction du clan de Lothaire ne se fait pas attendre. Les trois premiers fils de Louis, Lothaire, Pépin, et Louis (dit le germanique) se révoltent aidés par Hugues et Matfrid. Ils prennent pour cible Bernard de Septimanie et l’accusent de relations adultères avec Judith, l’impératrice et de pratiques de sorcellerie. Voilà ce que raconte Paschase Radbert, l’auteur de la vie de Wala, un parent de Charlemagne, évincé de la cour en 829 lors de l’arrivée de Bernard : « et aucun n’a été plus importuné que le jour où cette canaille de Bernard, a été appelé d’Espagne, ce misérable qui abandonnait tout honneur à quoi le vouaient ses origines ; il se vautra dans sa fatuité, dans les plaisirs de la table… Il renversa le palais, il démolit le conseil, il rejeta tout ordre de droit et de raison… il occupa le lit impérial… Le Palais devint un bouge où la honte domine…3». En 830, lors du plaid de Compiègne, les fils de Louis l’oblige à renier ce partage et Bernard doit s’enfuir, son frère Herbert est aveuglé. L’impératrice Judith est enfermée dans le monastère de Poitiers, séparée de son fils emmené en Allemagne. Ce premier coup de force des fils ne dure pas longtemps et la désunion s’installe très vite. Dès le mois d’octobre à Nimègues, Louis le Pieux retrouve ses attributs royaux et Judith est libérée et retrouve son fils. Il lui faut cependant laver son honneur et se disculper des accusations d’adultère à Thionville en 831. Bernard, lui aussi doit se justifier mais il ne retrouve plus sa place à la cour.
Lors de la deuxième révolte des fils de Louis le Pieux en 833, Bernard après quelques revirements aide ce dernier à retrouver son pouvoir en 834 le 1er mars à Saint-Denis. Pour autant, la lutte n’est pas terminée et Lothaire poursuit sa révolte en investissant la ville de Chalon sur Saône. Pendant le sac, la sœur de Bernard, Gerberge, qui y menait une vie religieuse, fut accusée de sorcellerie, enfermée dans un tonneau et noyée dans le fleuve. Un des frères de Bernard, Gauzhelm, fut décapité. Ainsi la famille de Bernard paya un lourd tribut à l’élévation de leur frère dans le cercle restreint du pouvoir. La révolte des fils cependant échoue et en 835, Lothaire est obligé de rentrer en Italie, ses partisans, Ebbon de Reims, Agobard de Lyon sont déposés et exilés en Italie avec Hugues et Matfrid4. Pour prix de son ralliement à Louis l’empereur, Bernard recouvre finalement les honneurs de la Septimanie plus le comté de Toulouse après le décès de Bérenger.
La division de l’empire est confirmée entre les quatre fils de Louis, Charles recevant la Neustrie puis l’Aquitaine à la suite du décès de Pépin le deuxième fils de Louis en 838 qui avait succédé à son père sur le trône de l’Aquitaine en 814, lorsque ce dernier avait ceint la couronne impériale. En effet lors d’un ultime partage de l’empire en 839, à Worms, Louis le Pieux a sacrifié les droits de son neveu, le fils de Pépin, Pépin II, à l’Aquitaine, en l’attribuant à Charles.
Le destin tragique de Bernard et de son fils Guillaume
Bernard avec le concours des autres comtes de l’Aquitaine conteste à la mort de l’empereur en 840, ce partage et embrasse le parti de Pépin II, en révolte contre le nouveau roi d’Aquitaine Charles. Lothaire, qui succède à son père dans l’empire, part au combat contre ses trois frères pour contester le partage de Worms. Et dans le cadre de sa lutte, il soutient la révolte de Pépin II contre son frère Charles pour l’affaiblir. On comprend la situation délicate de Bernard, qui voit Pépin II soutenu par son pire ennemi, Lothaire. Aussi reste t’il à l’écart de la fameuse bataille de Fontenay-en- Puisaye, près d’Auxerre, en 841 qui vit la victoire des troupes de Charles et de son nouvel allié son frère Louis le Germanique contre celles de Lothaire. Cette victoire consacre la division de l’empire lors du traité de Verdun en 843 et conforte Charles comme roi de la Francie Occidentale, dont fait partie l’Aquitaine. Un autre évènement important pour Bernard est le décès de l’impératrice Judith la même année. Bien que le contact entre Judith et Bernard fût rompu depuis 831, on peut considérer qu’après la mort de Louis le Pieux, en 840, Bernard n’a plus du tout de lien avec la cour de Charles le Chauve. Or précisément, Charles débarrassé de la menace de son frère Lothaire peut se consacrer à conforter sa jeune couronne à l’Ouest et combattre la dissidence de Pépin II en Aquitaine. Bernard en accord avec Pépin II expulse le nouveau comte de Toulouse , Acfred, nommé par Charles le Chauve en 843. C’est un acte de rébellion grave. Charles entreprend le siège de Toulouse fin avril 844. Il se saisit de Bernard et le condamne à la décapitation la même année. La mort de Bernard a fait l’objet d’une controverse intense entre les historiens5. La certitude est bien la mort de Bernard, décidée par Charles en 844. Mais les circonstances sont obscures. A-t-il été saisi à Uzès dans ses terres en 843 par le comte de Géry de Provence puis livré par Charles qui le fit condamner par ses leudes comme le suggère Lina Malbos? ou s’était lui-même rendu début 844 à Limoges en toute confiance pour rencontrer Charles qui le saisit et le fit exécuter selon Janet Nelson d’après les Annales de Fulda ? Quelques soit les circonstances, on ne peut aussi que s’interroger sur les raisons qui ont poussé Charles à exécuter un tel personnage, qui a été proche de sa mère et filleul de son père! Faire un exemple pour dissuader les autres puissants à ne pas s’allier à Pépin II ? Se venger de la défaite de son armée de renfort vers la mi-juin en Angoumois, contre les troupes de Pépin II où périt son oncle Hugues l’abbé, frère de Drogon ? Se venger de l’affront fait à son père pour avoir peut-être partagé la couche impériale ? On peut supposer quelques soit les raisons de Charles qui avait 21 ans en 844, qu’il ait agi inconsidérément. La suite des évènements l’a prouvé. Car Charles, faute de renfort, et de soutiens des aristocrates aquitains est obligé d’abandonner le siège de Toulouse devant la menace d’une incursion viking qui remonte la Garonne, peut être avec la complicité de Pépin II. L’année suivante, en difficulté contre les Bretons de Nominoë, il concède à Pépin II un traité à St Benoit-sur-Loire en 845 qui le reconnait comme roi d’Aquitaine, à condition que celui-ci se reconnaisse comme vassal de Charles. C’est un compromis qui fait gagner du temps à Charles et qui a abusé Pépin II.
Le fils de Bernard Guillaume, continue la lutte contre Charles, et essaie avec la complicité des arabes de El Andalou, de reconquérir Barcelone, mais il est pris en 850 et exécuté sur ordre de Charles. Est-ce la fin de la famille des Guilhemides ? Non.
Bernard Plantevelue
Guillaume a un frère Bernard. Celui-ci doit son surnom à sa pilosité ou à un chef fourré wisigothique. Il avait 4 ans quand son père a été exécuté. Dhuoda sa mère est une grande aristocrate, très cultivée, autrice d’un manuel d’éducation, le premier du genre à l’époque carolingienne. Visiblement, il a retenu les leçons des exécutions de son père et frère. Son ascension fut discrète et efficace, ce qui prouve qu’il renonçât à la proximité des rois, la chimère de son père. En 868, on lui attribue le comté de l’Auvergne, puis Toulouse et le Rouergue en 872 après le meurtre de Bernard le Veau comte d’Autun, enfin les honores du marquisat de Gothie, c’est-à-dire Barcelone en 878 . Il devient l’un des plus influents aristocrates sous le règne de Charles le Gros6 qui le nomme marquis d’Aquitaine un an avant sa mort. Son fils, Guillaume le pieux, fut un puissant duc d’Aquitaine et épousa une petite-fille de l’empereur Louis le Jeune, petit-fils de Lothaire. Et il fonda l’abbaye de Cluny en 909, qui a été l’un des réseaux européens monastiques les plus puissants.

Ainsi, les Guilhelmides sont une famille typique de la haute aristocratie carolingienne, accompagnant le destin des princes ou les contrariant, mais toujours actifs dans le processus de la féodalisation de l’empire carolingien.
- Dhuoda est célèbre pour avoir écrit le premier traité d’éducation : Hilferty, Sister Mary Cecilia. « Dhuoda, Manuel pour mon fils. Introduction, texte critique, notes par Pierre Riché. Traduction par Bernard De Vregille et Claude Mondésert. Sources chrétiennes no. 225. Paris: Les éditions du cerf, 1976. 412 pp. IOOF ». Church History 46 (mars 1977): 107‑8. https://doi.org/10.2307/3165169. ↩︎
- 830-833 : petite crise et grande crise – Les Chroniques Léonines ↩︎
- Paschase Radbert, Epitaphium Arsenii, seu vita Walae, MGH, scriptores, T II, Hanovre, p. 533-569. ↩︎
- 830-833 : petite crise et grande crise – Les Chroniques Léonines ↩︎
- Lewis, Stephen Mark. « Le siège de Toulouse par Charles le Chauve en 844 et l’arrivée des Normands ». Annales du Midi : revue archéologique, historique et philologique de la France méridionale (nL) 135, nos 323‑324 (2023): 255‑78. Edsper.anami.0003.4398.2023.num.135.323.9159. https://doi.org/10.3406/anami.2023.9159. ↩︎
- Charles le gros, fils de Louis le Germanique cumula les deux couronnes de la Francie occidentale et orientale de 878 à 888. Une éphèmère reconstitution de l’empire carolingien. ↩︎




