Hilduin (755?-855?), l’ambasciator

la basilique cathédrale de Saint-Denis
la basilique cathédrale de Saint-Denis

Ambasciator veut dire ambassadeur. Ce mot est du latin medieval, il a une origine germanique, du mot ambaht, qui veut dire officier, serviteur. C’est donc une latinisation d’un mot germain. Il ne faut pas oublier que le peuple dominant la cour des carolingiens est franc, à savoir d’origine germanique. Et que ce peuple après la conquête de la Gaule par Clovis en 486 s’est progressivement romanisé sans perdre pour autant son parler tudesque et ses coutumes, comme celle de diviser leur royaume entre les fils à la mort de leur royal père.

« Hilduin est l’un des personnages les plus célèbres de la cour de Louis le Pieux » raconte Walafrid Strabon, qui le compare à Aaron1 dans un de ses célèbres poèmes2.

Hilduin, abbé de St Denis

Sa jeunesse est inconnue. On fixe par déduction sa date de naissance vers 775. Et on le prétend neveu de la reine Hildegarde, 2e épouse de Charlemagne. Mais aucune source ne l’atteste ! Il est par contre abbé de l’abbaye de St Denis en 814 à la suite de Gauthier de Reichenau. Cette abbaye est l’une des plus célèbres de la Gaule, et est riche du fait de la foire de St Denis, installée depuis Dagobert en 630. Elle est aussi politiquement bien vue du pouvoir carolingien car elle a pris une part active dans le coup d’état de 751, qui vit l’installation de la famille carolingienne sur le trône des Francs. Il est donc vraisemblablement d’ une ascendance d’une grande famille aristocratique. Il est déjà très influent car il obtient un privilège d’immunité3 pour son abbaye le 1 décembre de 814. En 818, il accueille Louis le Pieux en route avec son armée pour mettre au pas la Bretagne alors en rébellion contre l’autorité de l’empire.  

Hilduin, archichapelain

En 819, il succède à l’archevêque de Cologne, Hildebaud au poste prestigieux d’archichapelain de la cour, et le premier apocrisiaire de Louis le Pieux4. Il devient ainsi le chef des clercs de la cour de Louis le Pieux et le plus proche conseiller de l’empereur. De fait il devient un personnage incontournable de la cour, par lequel on doit faire passer les suppliques à l’empereur. Agobard, l’archevêque de Lyon lui a adressé une lettre dans sa campagne anti-judaïque contre les privilèges accordés par la chancellerie impériale aux juifs5.

Hilduin, l’ambasciator

De nombreuses sources le désignent en commençant par « Hilduinus ambasciavit », Hilduin a présenté une requête. Pendant la période de sa charge jusqu’en 830, il fait confirmer 8 transactions au profit de son abbaye de Saint-Denis. Mais aussi il intervient pour l’abbaye de Prüm en 823, de Saint Mihiel en 824, et pour l’évêque d’Arles, Noton la même année, avec Matfrid d’Orléans pour l’abbaye de Saint-Gall en Suisse, dont ce dernier a le bénéfice. On signale sa présence chaque année au côté de l’empereur dans les plaids qui associent les puissants aux décisions de l’empire, en 829, Aix la Chapelle, en 820 à Compiègne, en 821 de nouveau à Aix la Chapelle, en 823 à Coblence, en 824, à Compiègne, etc…

Hilduin, apogée de sa carrière et chute.

En 826, il est signalé à la tête de l’abbaye de Saint-Germain des Prés, et en 828, il annonce à l’empereur l’arrivée des restes de Saint Marcellin et de Saint-Pierre à Aix-la-Chapelle en provenance de Rome. Il est l’intermédiaire indispensable selon l’évêque de Toul, Frothaire dans ses lettres. En 826, lors du baptême du roi danois Harald Klack à Ingenheim, il est à la droite de l’empereur dans la procession. Son autorité est telle qu’il intervient dans l’élection de l’archevêque de Sens, à la suite du décès de Jérémy, à la demande du clergé de Sens qui le qualifie de « A l’éminent seigneur très Saint Hilduin, préposé par Dieu aux affaires ecclésiastiques 6». Hincmar, son élève décrit sa fonction dans le traité sur l’organisation du Palais7, et le qualifie de rapporteur des affaires de justice soumis à Louis le Pieux.

En 830, Pépin et Lothaire se révolte contre leur père Louis du fait d’une nouvelle succession de l’empire décidée à Compiègne en faveur de son dernier fils, le futur Charles le Chauve. Et Thégan rapporte que Hilduin fut le premier des puissants de l’entourage de l’empereur à suivre Pépin8. De fait après l’échec de cette révolte il est déchu de ses titres en octobre 830 et exilé à Corvey. Puis il est gracié comme beaucoup de ceux des premiers révoltés en 831 à Ingelheim. Mais il ne retrouve plus son poste d’archichapelain. Il garde cependant ses abbayes dont celle de Saint Denis dont il achève sa réforme monastique. Hilduin jusqu’à la mort de Louis le Pieux en 840, garde une certaine influence à la cour et intervient encore dans des transactions entre les puissants de la cour, mais le ressort est cassé. Du reste après la mort de Louis, bien qu’abbé de St Denis, dans le royaume de Charles le Chauve, il passe au service de Lothaire avec le comte de la cité de Paris, Gérard.

L’ombre d’Hilduin après 840

Nithard raconte : « comme il (Lothaire) s’y rendait, Hilduin, l’abbé de Saint-Denis, et Gérard, comte de la cité de Paris, abandonnant Charles, et manquant à leur foi, vinrent à lui9« . C’est la dernière fois qu’une source narrative cite Hilduin. Et il est certain qu’il n’est plus abbé de Saint Denis en 841. Car après, seuls des diplômes évoquent un certain Hilduin, archevêque de Cologne, mais seulement « vocatus », c’est-à-dire appelé, mais surement pas installé en 84210. Puis dans un diplôme de l’empereur Lothaire 1er, il est aussi désigné comme « premier notaire de notre palais » en 844, archichancelier en 846 puis en 852, abbé de Bobbio en Italie et chef de la chancellerie impériale. En 854, il est encore cité dans un diplôme de Lothaire. Son nom disparait des actes après la mort de Lothaire en 85511. Il semble bien donc qu’Hilduin, sans doute fidèle à la cause de Lothaire qu’il avait suivie en 830, est resté fidèle à la conception unitaire de l’empire préférant suivre l’empereur en titre même si son pouvoir s’est limité à son royaume central de Lotharingie12, alors qu’Hilduin renonçait à son abbatiat pourtant très lucratif de Saint Denis13. Ceci mérite d’être signalé, de voir un puissant prélat faire prévaloir un intérêt supérieur au sien au nom de l’unité impériale. Mais n’était-ce pas un idéal partagé par de nombreux aristocrates de l’empire de Charlemagne ? Nithard écrivait : « ses membres étant prêts à mourir noblement plus tôt que d’abandonner leur souverain trahi 14! ». C’est une conviction qui mérite d’être relevée dans une historiographie prompte à mettre en avant l’avidité des aristocrates dans leur quête de puissances et de richesses.


  1. Dans la bible, Aaron est le frère ainé de Moïse, et assume le rôle de Grand Prêtre. ↩︎
  2. Walafrid Strabon, Versus in aquisgrani palatio editi. De Hilduino archicapellano. Patrologia Latina, t. 114, col. 1093-1094. ↩︎
  3. Le privilège d’immunité soustrait l’abbaye de la juridiction soit locale soit royale. C’est une constitution d’une véritable seigneurie ecclésiastique, l’abbé devenant le seigneur du domaine de l’abbaye avec un droit fiscal et de justice. ↩︎
  4. L’apocrisaire est un représentant ecclésiastique officiel permanent. ↩︎
  5. Agobard, Contra praeceptum imperium de baptizimo mancipiorum iudaeorum, Lieven Van Acker, et Paul Tombeur. Agobardi lugdunensis Opera omnia. Corpus christianorum 52. Brepols, 1981. ↩︎
  6. Frothaire, Epistolae, Patroligia Latina, de Jean-Paul Migne. ↩︎
  7. Hincmar, de ordine palatii, MGH, Fonte iuris Germanici antiqui. ↩︎
  8. Thégan, gesta Hludowici imperatoris, MGH, Scriptores in Rerum Germanicarum in usum Scholarum separatim editi, C36, p. 596. ↩︎
  9. Nithard, les fils de Louis le Pieux, trad. Philippe Lauer revue par Sophie Glansdorff, Les Belles Lettres, Paris 2021. ↩︎
  10. Cologne en 842 faisait l’objet d’un conflit entre Lothaire et son frère Louis le Germanique. Hilduin n’a donc jamais pu prendre possession de son archevêché. ↩︎
  11. Tous ces diplômes sont édités dans les MGH, Diplomata Lotharii I, ed. Theodor Schieffer, 1966. ↩︎
  12. Après le traité de Verdun de 843, consacrant la partition de l’empire en trois royaumes. ↩︎
  13. On sait qu’un diplôme de Charles le Chauve en 841, cite un certain Louis comme abbé de Saint Denis. ↩︎
  14. Nithard et Lauer, Histoire des fils de Louis le Pieux, p. 54, « et quoniam nihil praeter vitam et corpora reliquum habebant elegerunt potius nobiliter mori quam regem proditum derelinquere. » ↩︎

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L'auteur
Léonce Deprez, étudiant en histoire médiévale à la Sorbonne et auteur des Chroniques Léonines
Léonce Deprez
Master 2 — Sorbonne Paris 1

Etudiant en histoire, spécialiste des institutions carolingiennes et de la présence juive dans l’empire (814–877).

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