A la faveur de mes recherches historiques, j’ai eu le plaisir de réécouter l’émission Apostrophe, animé par l’excellent Bernard Pivot, quand la télévision affichait encore des ambitions d’éducation des esprits des téléspectateurs. A cette émission, du 21 janvier 1983, étaient invités, Fernand Braudel, Pierre Bourdieu et Max Gallo. Fernand Braudel fait partie de ces historiens qui ont bouleversé la façon de reconsidérer notre histoire nationale, l’histoire tout court. Professeur à Sciences Po de Paris et à l’école des Hautes Etudes de Sciences Sociales (dont il fut fondateur), au Collège de France, il fut l’un des animateurs de la célèbre revue des Annales, après Lucien Fébvre et Marc Bloch. Il fut en 1947 à l’origine de reconsidérer l’histoire dans le temps, alors dominé par l’histoire diplomatique, c’est-à-dire celle des événements, tel que l’on nous enseignait dans nos écoles primaires et secondaires il y a plus de 50 ans. Pour lui, le temps historique doit être étagé en trois temps, le temps long, celui des civilisations, le temps moyen, celui des cycles économiques et mouvements sociaux, et le temps court, celui des événements, l’histoire diplomatique. Dans la continuité de ses prédécesseurs, Lucien Febvre et Marc Bloch, il fut aux Annales, un ardent défenseur de l’histoire globale, incluant la science géographique et les sciences sociales. Justement dans cette émission, il évoquait la tyrannie de l’histoire des événements, qui nous empêchait précisément de réfléchir sur la profondeur des causes des événements. Il dénonçait également l’évolution de la recherche scientifique moderne qui ne répondait plus aux besoins de la société mais qui les imposait, alors qu’aux temps anciens, la société avait une capacité de résistance aux évolutions dés lors qu’elle pensait que ces évolutions ne correspondaient pas à ces aspirations. Cette tyrannie des évènements m’a interpellé. Car avec l’avènement des chaines d’info en continu puis celui des réseaux sociaux, jamais l’humanité n’a subi dans son histoire une telle pression de l’immédiatement, de la quotidienneté. Ce déferlement de l’évènement qui se passe dans le monde entier dans notre vie quotidienne aspire toute velléité de compréhension de notre part de ce qui se passe et produit des monstres. L’évènement nous terrorise plus qu’il nous rassure au point que l’on préfère se réfugier dans la pensée conformiste des médias qui nous rassure par sa conformité que de chercher à comprendre. Les dominateurs de notre planète ont bien compris la mécanique de la saturation informationnelle de l’espace public. Et de se muer en terroristes du quotidien, surtout quand ils disposent de la force armée, comme l’ islamiste Ben Laden, le mollah Ali Khamenei, le dictateur Poutine et le populiste Trump ! Quoique de plus prégnant dans notre vie quotidienne que de provoquer la guerre pour la faire vivre en direct et d’imposer ainsi leur pouvoir par la domination informationnelle. L’image accompagné d’un discours souvent trivial et terrorisant submerge notre attention et annihile toutes nos intentions. C’est la tyrannie de l’évènement telle que le dénonçait naguère notre excellent professeur d’histoire Fernand Braudel. La démocratie libérale en laissant libre la circulation de l’information et en ayant accepté l’irresponsabilité des canaux d’informations quant aux conséquences de leur publication, est menacé par ce discours terrorisant, terroriste. Jadis la loi sur l’information du 23 juillet 1881 en France, avait établi la liberté de la presse sans censure préalable. C’est un texte remarquable d’équilibre entre liberté et responsabilité, car à la liberté fondamentale du droit à l’information, on opposait la responsabilité de l’éditeur, de l’auteur de l’article et même de l’imprimeur censé vérifier la teneur de ses impressions, sur toute action de diffamation, d’injures, ou « de provocation à des crimes ou délits ». Et bien quand on entend Poutine dire que les Tchéchènes « sont de la chiotte », que les Ukrainiens sont des nazis, Trump annoncer la fin de la civilisation iranienne, ou Ali Khameni avec ben Laden promettre Israel à la destruction totale, où sont les régulateurs permettant de contrôler la diffusion de ces discours de haine qui flattent les pires instincts de l’humanité ? L’Europe, qui a connu tant de guerres civiles, doit se montrer plus strictes sur la régulation des réseaux sociaux et des chaines d’informations en continue. Car s’il faut une réponse juridique, seule l’Europe peut l’imposer aux géants de l’économie numérique.



