Souvent, souvent, mes vieilles lectures de jeunesse conditionnent inconsciemment mes voyages; ainsi mon voyage à Key West par le Vieil homme et la mer de Hemingway, ce grand poète de l’humanité. Mon passage à Ushuaïa aux latitudes les plus australes était induit par des souvenirs encore plus enfouis, qui se sont révélés progressivement lors d’un visite d’une île perdue dans le canal Beagle battu par les vents froids qui descendent des montagnes de la Patagonie chilienne. L’île Bridges devant Ushuaïa au milieu du canal.

Thomas Bridges était un pasteur ethnologue né en 1842 et mort en 1898. Son fils a écrit un récit bouleversant sur le peuple Yaghan, indigène de la Terre de Feu, fruit des travaux de son père. Un peuple, vivant quasiment nu, enduit de la graisse de phoque pour résister aux froids polaires et qui se déplaçaient et vivaient en barques de bois sur les canaux de la Terre de Feu. La particularité de leur langage déchiffré par Thomas, est qu’ils se désignaient par des termes signifiants, homme, être humain, personne… Et Lucas toute au long de son récit les désignaient par ce terme de « personne ». Étrange impression de lire une histoire d’un peuple de « Personnes », comme si ces humains n’étaient rien mais en même temps représentaient toute l’humanité. Et ce texte raconte la saga de ce peuple à travers leurs migrations millénaires du nord des Amériques pour s’établir définitivement au sud dans cette terre si inhospitalière de la Patagonie australe, mais à l’abri des peuples concurrents. Jusqu’au jour où l’homme blanc arriva dans les quatre navires de l’expédition Magellan. Et Personne rencontra pour la première fois sur ces étranges navires ces hommes affublés de « peaux », et qui magnaient des armes terrifiantes. La fin du récit raconte celle dramatique de ce peuple millénaire, après l’arrivée des hommes blancs, leur assimilation à la civilisation moderne, et surtout l’enlèvement des femmes par les pêcheurs chiliens au XIXè siècle. Scène terrible où la dernière femme fut prise de force, privant ainsi les derniers hommes de tout espoir de survivance, de maintenir la mémoire de leur langage, de leurs traditions, de leur civilisation de pêche et de chasse. La Terre de Feux rentre dans l’histoire mondiale au prix de leur disparition. Une histoire silencieuse racontée avec sobriété et qui m’a profondément marquée. Une Histoire banale de ces innombrables peuples qui disparaissent silencieusement, de la surface de la terre. Comme celle des Tehuelches, de la Patagonie Andine de Calafate, peuple qui vivait dans les steppes patagones depuis 4000 ans d’après les peintures pariétales qu’ils ont laissées sur les parois des grottes le long du lac glacier d’Argentine. Il disparut en un siècle après l’enclosure des immenses « estencias » des colons blancs venant à l’instigation du gouvernement argentin entre 1870 et 1910 pour y élever des moutons. La tâche des historiens est précisément de sortir de l’oubli tous ces peuples perdus de la mémoire des hommes, peuples qui ont apporté aux peuples d’aujourd’hui tout leur savoir ancestral de la nature et de ses bienfaits et de leur savoir-vivre ensemble. « Les Mexicains descendent des Aztèques, les Péruviens des Incas, Les Argentins descendent des bateaux » aiment à rappeler les Argentins. Oui, mais il y avait un avant! Et nous devons faire renaître des cendres du passé leur Souvenir, pour éclairer les peuples d’aujourd’hui de leur héritage.