Chronique No5
La flambée actuelle de l’antisémitisme dans les pays européens est certes liée à la guerre Hamas-Israël déclenché le 7 octobre 2024. Mais cette résurgence cyclique, après les pogroms du XIXe siècle et la catastrophe nazie du XXe siècle s’explique aussi dans les profondeurs de l’histoire de l’Europe qui n’en déplaise aux tenant d’une historiographie marxiste passée, a été largement façonnée par le christianisme et son Eglise. Je dirai que les mille neuf cents années de domination chrétienne ou de grandes influences dans les affaires publiques ont crée une espèce d’A.D.N. sociologique dans les populations. Un habitus pour reprendre la terminologie de Pierre Bourdieu. C’est en effet dans l’émergence de l’Eglise chrétienne qu’il faut aller chercher les premiers indices de cet antisémitisme qui se traduisait d’abord par l’élaboration d’une doctrine antijudaïque ( contre la religion et non contre le peuple). Pendant les trois premiers siècles de notre ère, le christianisme était perçu par les Romains comme une secte juive, bien que la majorité des chrétiens de la fin du IIIe siècle soit d’origine païenne. Aussi les théoriciens de l’Eglise qu’on appelle les Pères de l’Eglise, ont construit progressivement une doctrine pour marquer leur différence avec la religion juive. Je vais citer quatre Pères de l’Eglise qui ont contribué à forger cette doctrine chrétienne antijudaïque qui n’a été abandonnée par l’Eglise qu’en 1962 (Vatican II)! Le premier Tertullien (160-220), a écrit un essai « adversus iudaeos », contre les juifs, et développe l’idée que les chrétiens sont le nouveau peuple de l’Alliance, et que les juifs aveugles, persistent dans leur erreur de ne pas reconnaitre le Christ comme le Messi, attendu dans les saintes écritures. La destruction du Temple et leur dispersion dans le monde est la preuve de l’abandon du peuple par Dieu. Le deuxième, Augustin d’Hippone (354-430), que les chrétiens appellent saint Augustin, dans la Cité de Dieu, une œuvre majeure d’Augustin, développe une doctrine assez ambigüe vis-à-vis du judaïsme. S’il dénonce leur « cécité » eschatologique, et ne désespère pas de leur future conversion, il les considère comme témoins de la vérité du Christ, de sa Passion, et de la vérité des Ecritures. Et donc il faut les préserver des exactions, et leur conversion au christianisme doit être librement consenti. C’est cette doctrine qui va dominer la pensée de l’Eglise du premier millénaire de notre ère. Elle a inspiré la législation des derniers empereurs romains avec le code Théodosien promulgué en 432. Cet ensemble de lois organise une discrimination juridique des juifs ( par exemple, ils ne peuvent plus être militaires) sans pour autant trop les brider dans leurs actes de la vie quotidienne. Le troisième, le pape Grégoire 1er dit le Grand (540-604), à travers sa correspondance, dénonce les conversions forcées de juifs dans des diocèses tenus par des évêques très zélés comme Avitus à Clermont-Ferrand en 576 ou Théodore à Marseille la même année. Très légaliste, il demande à respecter scrupuleusement les lois romaines et romano-barbares, mais interdit aux juifs de posséder des esclaves chrétiens. L’un des derniers des Pères de l’Eglise, Isidore de Séville (560-636), reprend pour partie la doctrine grégorienne mais en acceptant, sans renoncer au consentement libre, les baptêmes forcés. On lui prête une lettre à sa sœur Leudefreda dans laquelle il reprend toute l’argumentation doctrinale de l’Eglise sur les juifs. Il a inspiré la politique très anti-judaïque en Espagne des derniers rois wisigothiques qui ont ordonné l’expulsion des juifs du royaume ou leur conversion forcée dans les années 680! Ainsi le christianisme triomphant du paganisme romain et des peuples dits « barbares » au premier millénaire de notre ère a entretenu un rapport ambigu vis-à-vis du judaïsme. Une tolérance armée de suspicion à leur égard, n’hésitant pas à adopter des habitudes humiliantes comme la prière pour les juifs du vendredi saint, et tenant des conciles promulguant des canons discriminants à leurs égards poussant les rois et empereurs à prendre des édits toujours plus restrictifs quant à la liberté des juifs. Certes avec peu de succès nous le verrons. Pour autant, cet antijudaïsme assumé par l’Eglise s’est transformé progressivement en antisémitisme sociétal dans la population qui les prit pour bouc émissaires des grands malheurs du 2e millénaire. La semaine prochaine j’évoquerai les tensions politiques du règne de Louis le Pieux dans la période 820-830, pour contextualiser l’attitude de l’évêque Agobard dans sa correspondance antijudaïque.

L’« aveuglement » du peuple juif contenu dans la prière est illustré par le stéréotype de la Synagogue aux yeux bandés, dont la « perfidie » est soulignée par le serpent qui lui couvre les paupières.
Prière du Vendredi Saint avant 1970, le terme perfide a été supprimé en 1959 par Paul VI
« Prions aussi pour les perfides juifs, afin que le Seigneur notre Dieu lève le voile de dessus leurs coeurs et qu’ils reconnaissent avec nous Notre Seigneur Jésus-Christ. […] Dieu tout-puissant et éternel, qui ne refusez pas votre miséricorde aux juifs perfides, exaucez les prières que nous vous adressons au sujet de l’aveuglement de ce peuple ; afin que reconnaissant la lumière de votre vérité, qui est le Christ, ils soient enfin tirés de leurs ténèbres. […] Ainsi soit-il. »
Prière du Vendredi Saint après 1970
« Prions pour les Juifs, à qui Dieu a parlé en premier : qu’ils progressent dans l’amour de son Nom et la fidélité de son Alliance. Dieu éternel et tout-puissant, toi qui as choisi Abraham et sa descendance pour en faire les fils de ta promesse, conduis à la plénitude de la rédemption le premier peuple de l’Alliance, comme ton Église t’en supplie. Par Jésus, le Christ, notre Seigneur. »