Chronique no 11
Dans de précédentes chroniques, no 2 et suivantes, j’ai expliqué qui était cet Agobard, archevêque de Lyon (816-840), grand intellectuel carolingien et le contexte politique qui encadre sa correspondance que l’on a retrouvée par un heureux hasard à Lyon au XVIe siècle. Sur les 26 textes qu’il a écrits, 5 sont consacrés à contester la politique juive de Louis le Pieux et à prévenir les chrétiens de la dangerosité de la fréquentation des juifs pour les chrétiens. Ces 5 textes sont des lettres émises curieusement dans une période assez brève entre 823 et 828, alors que sa production s’étale entre 815 et 835. C’est cette correspondance anti judaïque qui le rendit célèbre surtout au XIXe siècle avec la montée des nationalismes et ses corollaires antisémites. Les deux premières lettres sont écrites en 823 et 824, adressées à l’entourage de Louis le Pieux. Elles sont déférentes et empruntes d’humilité. Elles contestent l’interdiction faite de convertir au christianisme les esclaves païens des maitres juifs sans leur accord. Agobard invoque avec indignation la protection dont les juifs se réclament de l’Empereur relayé par ses « missi » ( émissaires laïcs chargés de faire appliquer les capitulaires de l’Empereur). La troisième lettre est adressée directement à Louis le Pieux et est suivie d’un traité théologique sur l’erreur juive, formulée avec une rhétorique pastorale que les savants chrétiens utilisent contre les hérésies . Enfin se dernière lettre qui concerne les juifs est adressée vers 825 à l’évêque Nibridius de Narbonne (ami d’Alcuin) où la présence juive est ancienne, lui demandant de bien séparer les communautés juives de celles des chrétiennes. Si l’antijudaïsme est ancien dans la tradition scripturaire chrétienne, elle s’exprimait surtout à travers les canons des conciles mérovingiens, qui essayaient d’isoler les chrétiens des juifs interdisant la commensalité[1] et de restreindre l’activité professionnelle des juifs, en leur interdisant l’accès aux emplois publics et militaires. Mais depuis Isidore de Séville à qui on prête un essai anti judaïque qu’il aurait adressé à sa sœur religieuse Florentina vers 620-626, aucun prélat connu de nos jours n’avait écrit une telle correspondance contre les juifs. L’historiographie jusqu’aux années 1980 expliquait le caractère théologique de cette correspondance souvent soit pour la condamner sur un plan moral soit pour expliquer les racines de l’antijudaïsme chrétien. Mais peu d’historiens se sont penchés sur les causes profondes de cette irruption soudaine et finalement brève de la controverse d’Agobard. Car, il est en effet surprenant que cet antijudaïsme si affirmé et assumé d’Agobard se soit soudainement évanoui dans sa production scripturaire qui a suivi après 828. A la suite du décès de Nibridius vers 825, il écrit les années suivantes à Barthélemy évêque successeur de Nibridius à Narbonne sans évoquer la question juive, pourtant sujet brulant selon la lettre à Nibridius. De même dans sa correspondance suivante en 829 à Louis le Pieux, sur la division de l’Empire, puis en 833 sur l’intervention du pape Grégoire IV dans les affaires de l’Eglise franque, pas un seul mot sur le sujet. Johannes Heil historien médiéviste de l’université de Heidelberg, dans un article paru dans le numéro 25 de la revue Francia, Forschungen zur westeuropaïschen Geschichte, en 1998 émet une hypothèse intéressante. En effet, il a fallu à l’Eglise presqu’un demi-millénaire pour devenir l’institution dominante de la société médiévale[2]. Et cette domination est le résultat d’un équilibre instable avec la classe des aristocrates, celle des militaires, (les bellatores), qui recevaient leurs possessions des mains des princes conquérants en récompense de leur appui. Possessions issues du fisc, mais aussi de prédations vis-à-vis des vaincus et de leurs institutions. La domination carolingienne à Lyon et dans le sud de la Gaule s’est faite brutalement au VIIIe siècle par les armées de Charles Martel et de Pépin III dit le Bref (père de Charlemagne). L’Eglise de Lyon en a beaucoup souffert. Et le comte de Lyon, représentant de l’Empereur, Bermond, évoqué par Nithard[3], avec son père Evard, le fameux maître des juifs, évoqué par Agobard dans sa protestation à Louis le Pieux furent certainement les descendants des spoliateurs de l’Eglise de Lyon. Or on sait dans un courrier d’Agobard à un inconnu, qu’il a protesté à l’assemblée d’Attigny en 822 contre la spoliation des biens de l’Eglise de Lyon ce qui a indisposé Louis et les aristocrates de son entourage dont certainement Bermond et son père Evrard. Pire, il fut prié selon sa correspondance de se retirer de l’audience prévu avec l’Empereur sans que celui-ci ait daigné l’écouter[4]. Une humiliation ! Et on peut supposer que les juifs, excellents administrateurs de biens, soit les auxiliaires de ces puissants nobles de Lyon qui les protègent dans l’office de leur religion. Ainsi les diatribes anti-judaïques d’ Agobard, seraient motivées plus par des soucis de restaurer la puissance financière de son Eglise, qu’il a en charge depuis 816, que sa passion pastorale d’instaurer l’unité chrétienne dans son diocèse ! Et si à partir de 828, il cesse d’évoquer la question juive, c’est qu’il a apporté son soutien à la révolte de Lothaire contre son père, Louis le Pieux, qui peut-être lui a promis le retour des biens spoliés de Bermond à l’Eglise de Lyon. Louis triomphant des deux tentatives de coup d’état de son fils, Agobard n’a pas obtenu gain de cause et fut même écarté pendant deux ans de son diocèse. Ce n’est qu’en 843, que ces biens spoliés furent restitués à l’Eglise de Lyon, sous Amolon, le successeur d’Agobard, par un capitulaire de Lothaire, alors Empereur et roi de la Lotharingie dont Lyon faisait partie après le traité de Verdun de 843[5]. Cette restitution n’a cependant pas éteint le ressentiment anti-judaïque des clercs de Lyon. Amolon en souvenir d’Agobard fut l’auteur d’un traité adressé à Charles le Chauve, le demi-frère de l’Empereur Lothaire Ier, sur la perfidie des juifs[6], qui a inspiré le fameux concile de Meaux-Paris de 845-846, présidé par Hincmar, archevêque de Reims.
[1] Interdiction des chrétiens de participer à des festins juifs, notamment les jours des fêtes juives comme Pesha.
[2] Voir ma chronique no 9 sur Alain Guerreau
[3] Nithard, Histoire des fils de Louis le Pieux, p.7, Les Belles Lettres, traduction de Philippe Lauer, Paris 2021
[4] Agobard, De baptismo mancipiorum iudaeorum, Œuvres, T1, Rubellin, Paris 2016
[5] MGH, DD Lo1, p. 204
[6] Amolon, De perfidia iudaeorum, PL, XVI., col 145

Le manuscrit d’Agobard
Département des Manuscrits latins No 2853 Ex libris papirii Massoni