Ecclesia et dominium (II)

Spiritus et caro

Chronique no 10

Anita Guerreau-Jalabert, est la femme d’Alain Guerreau. Elle a une grande carrière universitaire derrière elle : Historienne, paléographe, anthropologue, elle est spécialisée dans la thématique de l’Ecclésia. Elle est allée à l’école de Jacques Le Goff, a appris les techniques de l’érudition à l’école des Chartes (qu’elle a dirigée pendant 10 ans), et s’est frottée à l’anthropologie où elle a assimilé les méthodes d’analyse structurales définies par Lévi-Strauss, car dit-elle « nous ne pouvons accéder à la société médiévale avec nos standards ». Elle précise cependant, « les méthodes structuralistes anthropologiques sont insuffisantes pour mettre en perspective historique et définir les invariants, à savoir les ressorts invisibles qui régissent la société humaine.». La société médiévale connait une rupture progressive de la représentation de l’homme dans le système global par rapport à la société antique qui place l’homme dans un ordre cosmique défini. La société chrétienne à partir de Tertulien, puis d’Augustin jusqu’à Thomas d’Aquin, va profondément changer la perception de l’homme. Désormais, il y a l’âme, le souffle divin, le spiritus et la chair, le corps, le caro ! Ce rapport du spiritus/caro est une interprétation fondamentale pour comprendre la mentalité de l’homme médiéval. Car il définit tous les rapports de l’homme à Dieu sous cet angle. Ordre-désordre, âme- corps, caritas/amor/bone amour- cupiditas/concupiscentia, fole amor, clerc-laïc, homme-femme, mariage-fornication, céleste-terrestre, unité-division. Ainsi le rapport à la famille mute d’une obligation civique romaine, à une parenté baptismale. Chez St Augustin, le mariage est conçu en dehors de tout rapport sexuel. Les nonnes sont épouses du Christ. Et l’Eglise l’épouse du Christ. Eve et Adam sont des êtres spirituels, ils vivaient dans l’Eden en dehors de tout amour physique. Le péché a introduit le désordre, et la sexualité est devenue le péché. Grâce au baptême, il y a de nouveau un ordre qui s’est placé entre le corps et l’âme ! Les rôles du parrain et de la marraine sont très importants car ce sont les parents spirituels. Le mariage est d’abord l’union spirituelle avant de nouer la relation des corps. Il y a donc une division du monde qui s’opère entre le monde laïc qui s’occupe des corps, et celui des clercs, qui s’occupe des âmes. Et toute l’organisation sociétale tourne autour de ce binôme. Quelques exemples, la relique est un bien matériel, qui peut susciter la cupidité par l’attrait des pèlerins mais aussi elle est chargée de valeur spirituelle qui sacralise une église. Les chansons de geste évoquent l’amour courtois des chevaliers, en quête du Graal (le sang du Christ), face aux seigneurs chargées d’assurer leur lignée et d’assurer l’administration de leurs domaines. Ainsi toute une matrice analogique au couple spiritus/caro se forme durant le moyen âge et modèle la mentalité des hommes. L’union de la chair et de l’esprit, du corps et de l’âme se réalise dans le corps du Christ, Dieu qui s’incarne dans l’homme chaque dimanche, lors de l’Eucharistie. On peut comprendre, comment l’Eglise qui s’est positionnée entre Dieu et l’Homme, a pris pourvoir sur les âmes, et a pu installer sa domination spatiale et spirituelle. Une compétition entre les Grands s’est ensuivie pour pourvoir à la richesse de l’Eglise, afin d’assurer aux aristocrates une place au ciel tout en rappelant la fonction mémorielle indispensable à la pérennité des lignées seigneuriales. A la révolution, l’Eglise sera le premier propriétaire terrien du royaume. La conception d’Anita Guerreau structure les catégories mentales des hommes du Moyen Âge. Cette conception peut servir à comprendre l’excellent ouvrage de Mayke de Jong, the Pentitential State, qui explique les raisons des séances de pénitence, de repentance de Louis le Pieux, en 822 à Attigny, en 830 à Compiègne, et 833 à Soissons. Il s’agit pour Louis de sauver son âme et celle de son peuple, alors que ses adversaires veulent l’exclure de la société des croyants. Et l’Eglise, en charge des âmes est l’Institution dominante dans cette société, car plus que la force publique chargée des faire régner l’ordre dans le monde du « caro », elle domine le mental des hommes, celui du « spiritus ».      

La semaine prochaine, je reviendrai à la période carolingienne pour évoquer la controverse d’Agobard, évêque de Lyon entre 816 et 840 et ses enjeux sociétaux.   

Mayke de Jong, historienne, professeur à l'université d'Utrecht, The Penitential State. Authority and Atonement in the Age of Louis the Pious, 814-840

Mayke de Jong, historienne, professeur à l’université d’Utrecht, The Penitential State. Authority and Atonement in the Age of Louis the Pious, 814-840, Cambridge, 2009.