Horizon théorique de la féodalité
Chronique no 9
Une église romane du Mâconnais

Alain Guerreau est un petit bonhomme extraordinaire. Il se qualifie de fossile, c’est-à-dire proche des valeurs de son père, instituteur de la 3e République. Il a 78 ans, 60 années de recherche dans l’histoire médiévale, il a été élève de Jacques Le Goff et formé à l’anthropologie par Maurice Gondelier. Il a été major à l’Ecole des chartes, en 1968, le must de la recherche historique en France. Sa démarche intellectuelle est simple : pourquoi il y 150 églises romanes dans le Maconnais ? A partir de cette question, simple à laquelle aucun médiéviste de l’époque ne répondait, il décide de comprendre comment la société médiévale est née, a fonctionné et disparu à partir du XVIIe siècle. Il dit : « l’érudition sans la théorie est du dilettantisme ! ».
Il théorise donc le fonctionnement de la société médiévale. C’est-à-dire qu’il veut une explication rationnelle au fonctionnement de la société médiévale en se débarrassant de tous les concepts d’analyse issus de deux siècles d’historiographie.
Jacques le Goff a dit l’histoire c’est surtout le temps long ! Guerreau lui répond, « non c’est l’espace ! ». Et le dominium c’est le contrôle des hommes et de l’espace. L’Ecclésia permet l’exercice du dominium. D’ailleurs, constate t’il, « l’Eglise s’est constituée au cours des siècles un patrimoine considérable par donation successives des grandes familles aristocrates, car ils avaient intérêt à donner aux Eglises pour renforcer leur domination ». Guerreau organise l’évolution diachronique de l’Ecclésia en 3 phases :
400- 800, c’est la période de l’organisation de l’Eglise, avec l’invention de la relique qui permet la fixation de l’Eglise. A chaque autel devant lequel le peuple se réunit pour l’Eucharistie, il y a une relique qui cautionne la sacralité du lieu. La liturgie se renforce, et l’idéologie de la terre d’Eglise inviolable se développe. C’est l’époque où le lien entre les hommes et la terre sont encore tenus, inextricables. Cela donne cette impression d’anarchie. Mais c’est un point de vue d’homme moderne. En fait non. Il y a les hommes libres (les alleutiers) et les esclaves. La pression fiscale est faible; l’état peu structuré. Les aristocrates et les Princes vives dans des palais de bois.
Puis c’est la deuxième période 800-1200. Le lien entre les hommes et les terres se renforcent. La divagation des populations cesse. C’est le début de l’encellulement, l’émergence du village, de l’Eglise en pierre dans une architecture harmonisée (romane), de la motte castrale. L’Eglise dans sa réforme grégorienne accentue sa hiérarchie et sa séparation du monde laïc. Le pouvoir papal s’intensifie. Les liens entre les hommes se simplifient mais la dépendance vis-à-vis du seigneur s’accroit avec une pression fiscale seigneuriale qui s’intensifie. Les hommes libres paysans disparaissent progressivement au profit d’un système plus asservissant quand ils ne sont pas serfs. Les esclaves disparaissent. Les aristocrates devenus nobles vivent dans des forteresses en pierre.
Puis c’est la troisième période ; 1200-1600. La hiérarchie de l’Eglise atteint son optimum dans son organisation. Les cathédrales émergent. Les reliques foisonnent. Philippe II d’Espagne possède 30 000 reliques. L’Eglise contrôle les mentalités par la confession généralisée. La prédication est constante avec les ordres mendiants qui se répandent, et pour achever le contrôle de la société, l’Inquisition est créée. Le paysan est totalement scotché à sa terre. A la pression seigneuriale s’ajoute la pression fiscale du roi. C’est une période difficile pour le peuple paysan qui voit l’inégalité des conditions de vie s’accroitre par rapport aux nobles qui vivent dans des châteaux et des bourgeois qui s’enrichissent dans le commerce. Cependant la fin de la période voit les équilibres bouleversés. Les épidémies, les guerres renversent le rapport de force. La baisse de la population développe le salariat plus efficace que le servage pour l’exploitation des domaines mais appauvrit la rente seigneuriale.
Après 1600, le système de l’Ecclesia et du dominium se grippe. Car l’Ecclesia est attaquée par la Réforme, les guerres civiles renforcent le pouvoir royal et surtout, les grandes découvertes changent l’espace relativement clos du Moyen Âge.
Bien sûr c’est un système pour expliquer le fonctionnement de la féodalité, dans laquelle l’Ecclésia est l’institution dominante. Un système de représentation et de matérialité défini par la triade, bâtiment, populus christianus, clergé. Et comme tout système social, il passe par la compréhension de la mentalité des hommes de cette époque. La semaine prochaine, je développerai le système de représentation de la société médiévale telle que la conçut Anita Guerreau-Jalabert, la femme d’Alain, le système binaire spiritus/caro.