les Chroniques Léonines

chroniques sur les européens des ères mérovingiennes et carolingiennes

  • AGOBARD archevêque de Lyon (769-840)

  • Chronique no 13

    J’ai l’ambition de vous présenter ces européens du IXe siècle qui fréquentent la cour des empereurs et des rois. Ces Puissants, nous le verront sont souvent liés à la famille carolingienne. Ils forment l’ossature du royaume et de l’empire carolingien. Ce sont des Francs, et ils sont donc encore largement dominés par leurs coutumes de guerriers prédateurs, malgré l’emprise de plus en plus dominante de l’Eglise sur leur comportement. Mais après 810, les guerres de conquêtes cessent, et les opérations militaires s’apparentent plus à des opérations de maintien de l’ordre avec plus ou moins de succès. Tant que les conquêtes permettaient de satisfaire l’appétit des Grands par la spoliation des terres des conquis, voire des biens d’églises locales, comme à Lyon, l’empereur pouvait bénéficier d’une certaine stabilité politique des territoires de son immense empire. Mais après la mort de l’Empereur Charlemagne, en 814, Louis le Pieux n’a pu bénéficier de la même stabilité de son entourage, dont les intérêts tant matériels que spirituels vont se dissocier de ceux de l’Empereur.

    Ainsi Wala !    

    Paschase Radbert[1] a fait son épitaphe et l’a cité dans sa vita Adalhardi, « durant l’époque de l’empereur Charles, il avait été d’un grand pouvoir le plus vénérable de tous les puissants qui étaient au palais.[2]». Il serait un cousin de Charlemagne, petit fils de Charles Martel, et demi-frère d’Adalard de Corbie. Il épousa sa petite cousine Chrotlinde, fille de Guillaume de Gellone, comte de Toulouse et de sang royal par sa mère. Son ascendance est donc prestigieuse. C’est surtout après le sacre de Charlemagne en l’an 800, que son rôle politique prend une ascension importante. Il est témoin du testament de Charlemagne en 811. Premier des puissants, il a signé la paix avec les Danois en 811. En 814, il a accepté la succession de Charlemagne pour Louis le Pieux et a entrainé les autres puissants à faire de même[3]  pour faciliter la prise de pouvoir de Louis le Pieux [4]. Cependant pour une raison inconnue, il quitte la cour dès 814 en même temps que Adalhard et devient moine à Corbie. En 821, Wala se réconcilie avec Louis et prépare la fameuse séance de pénitence d’Attigny en 822[5].  Wala est envoyé en mission en 822 près de Lothaire. Il est magister imperatoris et procurator regni, la marque d’une grande confiance de Charlemagne vieillissant, en quelque sorte son premier ministre . Il préside un plaid en 824 à Nonantola en Italie. En 828, il devient abbé de Corbie et de Corvey après la mort d’Adalhard, son demi-frère mais aussi son concurrent à la cour. Il est de nouveau le destinataire avec Hilduin d’une lettre d’Agobard sur les esclaves des juifs sans donner suite pour autant. En 826, il assiste au baptême d’Harald Klack au plaid d’Ingelheim. Cependant, il ne suit pas Louis le Pieux dans la gestion de sa succession car Louis veut favoriser son denier fils Charles, qu’il a eu de Judith sa deuxième femme.   Il présente un mémoire lors du plaid de Worms en 829. C’est lors de ce plaid que Louis attribue l’Alemanie à Charles. C’est une dénonciation de l’Ordo Generalis de 817. Wala est proche de Lothaire du fait de ses nombreux déplacements en Italie. Devenu abbé de Corbie et de Corvey en 826,  il critique la politique de Louis le Pieux. Comme Agobard de Lyon, il considère que l’Empereur trahit l’unité de l’Empire en dépossédant Lothaire de son titre de co-empereur qu’il avait reçu en 817. Il y a un lien étroit spirituel entre la conception unitaire de l’empire et celui du corps de Christ. Et rompre l’ordre de l’empire revient à trahir le Christ. De fait il est passif lors de la première crise entre louis le Pieux et ses fils en 830[6]. Il est exilé en 831 lors du plaid de Nimègue, à Corbie. Lors de la grande crise de 833, il se range dans les rangs de Lothaire et le suivit en exil en Italie en 834. Envoyé en mission par Lothaire, il le représente lors du plaid de Thionville. Et se réconcilie avec l’Empereur, signe de la grande considération qu’il bénéficie à la cour. Il décède en 836 visiblement d’une épidémie de peste qui frappe l’Italie.


    [1] Paschase Radbert, moine de Corbie, théologien ( 790-865)

    [2] Paschasius, Vita Sancti Adalhardi, P.L. 120

    [3] L’Astronome, gesta Hludovici.

    [4] Ibid. P. 527

    [5] Lire ma chronique no 6

    [6] Voir ma chronique no 8

    Arbre généalogique de WALA
    Arbre généalogique de Wala source:; Geneanet

  • Chronique no 12

    Dans ma chronique no 8, petite et grande crise, j’ai raconté comment Louis le Pieux a réussi à conjurer les deux putschs fomentés par ses fils. En 835, lors d’un plaid à Thionville, Louis le Pieux dépose en représailles les évêques qui ont assisté à son humiliation de 833 à Soissons, où il avait dû céder le pouvoir à son fils Lothaire, et même subir l’anathème d’Ebon, archevêque de Reims. Agobard soutien de Lothaire, y assista . Aussi est-il à son tour déposé de son diocèse de Lyon, comme ses collègues de Narbonne, Barthélemy, d’Amiens Jesse , et surtout Ebon, l’archevêque de Reims. Ils sont exilés en Italie et rejoignent Lothaire 1er, prié de ne plus franchir la frontière de son royaume d’Italie, sans autorisation du père. Agobard est remplacé par Amalaire dans son diocèse. Amalaire de Metz est un grand prélat de l’époque carolingienne. Il fut élève d’Alcuin, écolâtre à Aix la Chapelle. Il est remarqué par Charlemagne qui le fait désigner archevêque de Trèves de 809 à 813. Puis il fut envoyé par Charlemagne en ambassade au près de l’empereur byzantin, Michel 1er . Il séjourne à Rome près du pape Grégoire IV en 831. Il achève ses travaux sur les chants de la liturgie romaine qui a été introduite à Metz. Il est le réformateur zélé de la réforme de la liturgie de l’Eglise gauloise. Metz est en effet le premier diocèse en Gaule à avoir introduit le rite romain dans la liturgie des messes, notamment dans l’organisation des chants messins, sous l’épiscopat de Chrodegang (742-766). C’est à Metz qu’émerge les premiers chapitres des cathédrales en Gaule pour fixer les clercs dans une organisation d’un mode plus monacal. Charlemagne et Louis le Pieux, ont été les ardents défenseurs de la romanisation de l’organisation de l’église des Gaules et de la réforme de sa liturgie dans un soucis d’unification des territoires de son royaume puis de l’Empire. Il y a bien dans cette volonté celle sincère d’amener leurs peuples dans le royaume de Dieu, une mission dont ils se sentent investis et symbolisée par le sacre , lors de leur couronnement. Mais aussi, ils y voient un intérêt bien politique d’amener par cette réforme de l’Eglise à une unification des peuples de l’Empire. Amalaire donc fait partie de ce grand élan intellectuel qui caractérisa le siècle carolingien. Il a rapporté de Rome un antiphonaire, livre de chants liturgique qu’il a complété et tenté d’introduire dans l’Eglise de Lyon dès son arrivée dans le diocèse de Lyon. On ne sait pas exactement s’il a été nommé évêque ou administrateur du diocèse. En fait ce sont les lettres de Florus, le diacre d’Agobard, qui désignent spécifiquement Amalaire et son rapport du concile de Quierzy en 838 ne laisse aucun doute sur son hostilité à Amalaire qu’il accuse d’hérésie. Les annotations injurieuses qu’il ajoute sur le travail d’Amalaire, de officiis de ecclesiasticii, traité sur la liturge écrit en 823, révèle même une attitude peu habituelle qu’un diacre devrait avoir vis-à-vis de son archevêque, surtout Amalaire qui a une réputation qui le précède. Cela reflète l’hostilité du clergé de Lyon à la déposition d’Agobard, qui depuis vingt ans avait continué le travail de restauration de l’Eglise de Lyon entamé par son prédécesseur Lesdrade. Et de fait Agobard continue de loin à influencer son diocèse. J’en veux pour preuve sa lettre à Louis le Pieux, contra libros quatuor Amalarii, qui le convainc de convoquer un synode à Quierzy en 838, présidé par Drogon, demi-frère de louis le Pieux et archevêque de Metz, pour juger les écrits d’Amalaire et sa réforme de la liturgie à Lyon. En fait, Amalaire est tombé dans un traquenard car malgré une présentation théologique de son discours sous forme très allégorique, les critiques véhémentes de Florus , sur une soi-disant remise en cause de l’unité du Corps du Christ, et on connait le discours très unitariste de l’Eglise de Lyon, finit par convaincre les évêques du Synode de juger les écrits d’Amalaire comme hérétiques ! C’est une grande victoire pour Agobard ! On peut même préciser sa première victoire ! car c’est là le paradoxe, de voir Agobard triompher alors qu’il est exilé, lui qui pendant vingt ans n’a pas réussi d’obtenir la moindre réponse à ses nombreuses requêtes de sa correspondance à l’Empereur, et par un synode présidé par l’Archevêque de Metz, Drogon, dont est issu Amalaire, et dont l’Eglise est à la pointe de la réforme liturgique romaine de l’Eglise franque ! Victoire cependant sans lendemain. Car c’est bien l’antiphonaire d’Amalaire et ses travaux sur la réforme liturgique de l’Eglise qui fut appliqué dans les royaumes carolingiens  !

    Le codex Dacheriana (805) de la cathédrale de Cologne témoigne de la réforme liturgique carolingienne dont Amalaire est un acteur.

  • Chronique no 11

    Dans de précédentes chroniques, no 2 et suivantes, j’ai expliqué qui était cet Agobard, archevêque de Lyon (816-840), grand intellectuel carolingien et le contexte politique qui encadre sa correspondance que l’on a retrouvée par un heureux hasard à Lyon au XVIe siècle. Sur les 26 textes qu’il a écrits, 5 sont consacrés à contester la politique juive de Louis le Pieux et à prévenir les chrétiens de la dangerosité de la fréquentation des juifs pour les chrétiens. Ces 5 textes sont des lettres émises curieusement dans une période assez brève entre 823 et 828, alors que sa production s’étale entre 815 et 835. C’est cette correspondance anti judaïque qui le rendit célèbre surtout au XIXe siècle avec la montée des nationalismes et ses corollaires antisémites. Les deux premières lettres sont écrites en 823 et 824, adressées à l’entourage de Louis le Pieux. Elles sont déférentes et empruntes d’humilité. Elles contestent l’interdiction faite de convertir au christianisme les esclaves païens des maitres juifs sans leur accord. Agobard invoque avec indignation la protection dont les juifs se réclament de l’Empereur relayé par ses « missi » ( émissaires laïcs chargés de faire appliquer les capitulaires de l’Empereur). La troisième lettre est adressée directement à Louis le Pieux et est suivie d’un traité théologique sur l’erreur juive, formulée avec une rhétorique pastorale que les savants chrétiens utilisent contre les hérésies . Enfin se dernière lettre qui concerne les juifs est adressée vers 825 à l’évêque Nibridius de Narbonne (ami d’Alcuin) où la présence juive est ancienne, lui demandant de bien séparer les communautés juives de celles des chrétiennes. Si l’antijudaïsme est ancien dans la tradition scripturaire chrétienne, elle s’exprimait surtout à travers les canons des conciles mérovingiens, qui essayaient d’isoler les chrétiens des juifs interdisant la commensalité[1] et de restreindre l’activité professionnelle des juifs, en leur interdisant l’accès aux emplois publics et militaires. Mais depuis Isidore de Séville à qui on prête un essai anti judaïque qu’il aurait adressé à sa sœur religieuse Florentina vers 620-626, aucun prélat connu de nos jours n’avait écrit une telle correspondance contre les juifs. L’historiographie jusqu’aux années 1980 expliquait le caractère théologique de cette correspondance souvent soit pour la condamner sur un plan moral soit pour expliquer les racines de l’antijudaïsme chrétien. Mais peu d’historiens se sont penchés sur les causes profondes de cette irruption soudaine et finalement brève de la controverse d’Agobard. Car, il est en effet surprenant que cet antijudaïsme si affirmé et assumé d’Agobard se soit soudainement évanoui dans sa production scripturaire qui a suivi après 828. A la suite du décès de Nibridius vers 825, il écrit les années suivantes à Barthélemy évêque successeur de Nibridius à Narbonne sans évoquer la question juive, pourtant sujet brulant selon la lettre à Nibridius. De même dans sa correspondance suivante en 829 à Louis le Pieux, sur la division de l’Empire, puis en 833 sur l’intervention du pape Grégoire IV dans les affaires de l’Eglise franque, pas un seul mot sur le sujet. Johannes Heil historien médiéviste de l’université de Heidelberg, dans un article paru dans le numéro 25 de la revue Francia, Forschungen zur westeuropaïschen Geschichte, en 1998 émet une hypothèse intéressante. En effet, il a fallu à l’Eglise presqu’un demi-millénaire pour devenir l’institution dominante de la société médiévale[2]. Et cette domination est le résultat d’un équilibre instable avec la classe des aristocrates, celle des militaires, (les bellatores), qui recevaient leurs possessions des mains des princes conquérants en récompense de leur appui. Possessions issues du fisc, mais aussi de prédations vis-à-vis des vaincus et de leurs institutions. La domination carolingienne à Lyon et dans le sud de la Gaule s’est faite brutalement au VIIIe siècle par les armées de Charles Martel et de Pépin III dit le Bref (père de Charlemagne). L’Eglise de Lyon en a beaucoup souffert. Et le comte de Lyon, représentant de l’Empereur, Bermond, évoqué par Nithard[3], avec son père Evard, le fameux maître des juifs, évoqué par Agobard dans sa protestation à Louis le Pieux furent certainement les descendants des spoliateurs de l’Eglise de Lyon. Or on sait dans un courrier d’Agobard à un inconnu, qu’il a protesté à l’assemblée d’Attigny en 822 contre la spoliation des biens de l’Eglise de Lyon ce qui a indisposé Louis et les aristocrates de son entourage dont certainement Bermond et son père Evrard. Pire, il fut prié selon sa correspondance de se retirer de l’audience prévu avec l’Empereur sans que celui-ci ait daigné l’écouter[4]. Une humiliation ! Et on peut supposer que les juifs, excellents administrateurs de biens, soit les auxiliaires de ces puissants nobles de Lyon qui les protègent dans l’office de leur religion. Ainsi les diatribes anti-judaïques d’ Agobard, seraient motivées plus par des soucis de restaurer la puissance financière de son Eglise, qu’il a en charge depuis 816, que sa passion pastorale d’instaurer l’unité chrétienne dans son diocèse ! Et si à partir de 828, il cesse d’évoquer la question juive, c’est qu’il a apporté son soutien à la révolte de Lothaire contre son père, Louis le Pieux, qui peut-être lui a promis le retour des biens spoliés de Bermond à l’Eglise de Lyon. Louis triomphant des deux tentatives de coup d’état de son fils, Agobard n’a pas obtenu gain de cause et fut même écarté pendant deux ans de son diocèse. Ce n’est qu’en 843, que ces biens spoliés furent restitués à l’Eglise de Lyon, sous Amolon, le successeur d’Agobard, par un capitulaire de Lothaire, alors Empereur et roi de la Lotharingie dont Lyon faisait partie après le traité de Verdun de 843[5]. Cette restitution n’a cependant pas éteint le ressentiment anti-judaïque des clercs de Lyon. Amolon en souvenir d’Agobard fut l’auteur d’un traité adressé à Charles le Chauve, le demi-frère de l’Empereur Lothaire Ier, sur la perfidie des juifs[6], qui a inspiré le fameux concile de Meaux-Paris de 845-846, présidé par Hincmar, archevêque de Reims.      


    [1] Interdiction des chrétiens de participer à des festins juifs, notamment les jours des fêtes juives comme Pesha.

    [2] Voir ma chronique no 9 sur Alain Guerreau

    [3] Nithard, Histoire des fils de Louis le Pieux, p.7, Les Belles Lettres, traduction de Phili1ppe Lauer, Paris 2021

    [4] Agobard, De baptismo mancipiorum iudaeorum, Œuvres, T1, Rubellin, Paris 2016

    [5] MGH, DD Lo1, p. 204

    [6] Amolon, De perfidia iudaeorum, PL, XVI., col 145

    manuscrit d'Agobard
    Manuscrit d’Agobard:
    Département des Manuscrits latins
    No 2853
    Ex libris papirii Massoni

  • Spiritus et caro
    Chronique no 10

    Anita Guerreau-Jalabert, est la femme d’Alain Guerreau. Elle a une grande carrière universitaire derrière elle : Historienne, paléographe, anthropologue, elle est spécialisée dans la thématique de l’Ecclésia. Elle est allée à l’école de Jacques Le Goff, a appris les techniques de l’érudition à l’école des Chartes (qu’elle a dirigée pendant 10 ans), et s’est frottée à l’anthropologie où elle a assimilé les méthodes d’analyse structurales définies par Lévi-Strauss, car dit-elle « nous ne pouvons accéder à la société médiévale avec nos standards ». Elle précise cependant, « les méthodes structuralistes anthropologiques sont insuffisantes pour mettre en perspective historique et définir les invariants, à savoir les ressorts invisibles qui régissent la société humaine.». La société médiévale connait une rupture progressive de la représentation de l’homme dans le système global par rapport à la société antique qui place l’homme dans un ordre cosmique défini. La société chrétienne à partir de Tertulien, puis d’Augustin jusqu’à Thomas d’Aquin, va profondément changer la perception de l’homme. Désormais, il y a l’âme, le souffle divin, le spiritus et la chair, le corps, le caro ! Ce rapport du spiritus/caro est une interprétation fondamentale pour comprendre la mentalité de l’homme médiéval. Car il définit tous les rapports de l’homme à Dieu sous cet angle. Ordre-désordre, âme- corps, caritas/amor/bone amour- cupiditas/concupiscentia, fole amor, clerc-laïc, homme-femme, mariage-fornication, céleste-terrestre, unité-division. Ainsi le rapport à la famille mute d’une obligation civique romaine, à une parenté baptismale. Chez St Augustin, le mariage est conçu en dehors de tout rapport sexuel. Les nonnes sont épouses du Christ. Et l’Eglise l’épouse du Christ. Eve et Adam sont des êtres spirituels, ils vivaient dans l’Eden en dehors de tout amour physique. Le péché a introduit le désordre, et la sexualité est devenue le péché. Grâce au baptême, il y a de nouveau un ordre qui s’est placé entre le corps et l’âme ! Les rôles du parrain et de la marraine sont très importants car ce sont les parents spirituels. Le mariage est d’abord l’union spirituelle avant de nouer la relation des corps. Il y a donc une division du monde qui s’opère entre le monde laïc qui s’occupe des corps, et celui des clercs, qui s’occupe des âmes. Et toute l’organisation sociétale tourne autour de ce binôme. Quelques exemples, la relique est un bien matériel, qui peut susciter la cupidité par l’attrait des pèlerins mais aussi elle est chargée de valeur spirituelle qui sacralise une église. Les chansons de geste évoquent l’amour courtois des chevaliers, en quête du Graal (le sang du Christ), face aux seigneurs chargées d’assurer leur lignée et d’assurer l’administration de leurs domaines. Ainsi toute une matrice analogique au couple spiritus/caro se forme durant le moyen âge et modèle la mentalité des hommes. L’union de la chair et de l’esprit, du corps et de l’âme se réalise dans le corps du Christ, Dieu qui s’incarne dans l’homme chaque dimanche, lors de l’Eucharistie. On peut comprendre, comment l’Eglise qui s’est positionnée entre Dieu et l’Homme, a pris pourvoir sur les âmes, et a pu installer sa domination spatiale et spirituelle. Une compétition entre les Grands s’est ensuivie pour pourvoir à la richesse de l’Eglise, afin d’assurer aux aristocrates une place au ciel tout en rappelant la fonction mémorielle indispensable à la pérennité des lignées seigneuriales. A la révolution, l’Eglise sera le premier propriétaire terrien du royaume. La conception d’Anita Guerreau structure les catégories mentales des hommes du Moyen Âge. Cette conception peut servir à comprendre l’excellent ouvrage de Mayke de Jong, the Pentitential State, qui explique les raisons des séances de pénitence, de repentance de Louis le Pieux, en 822 à Attigny, en 830 à Compiègne, et 833 à Soissons. Il s’agit pour Louis de sauver son âme et celle de son peuple, alors que ses adversaires veulent l’exclure de la société des croyants. Et l’Eglise, en charge des âmes est l’Institution dominante dans cette société, car plus que la force publique chargée des faire régner l’ordre dans le monde du « caro », elle domine le mental des hommes, celui du « spiritus ».      

    les manuscrits de Prudence, poète du IVe siècle, qui illustre le combat de l’âme et du corps…

  • Alain Guerreau est un petit bonhomme extraordinaire. Il se qualifie de fossile, c’est-à-dire proche des valeurs de son père, instituteur de la 3e République. Il a 78 ans, 60 années de recherche dans l’histoire médiévale, il a été élève de Jacques Le Goff et formé à l’anthropologie par Maurice Gondelier. Il a été major à l’Ecole des chartes, en 1968, le must de la recherche historique en France. Sa démarche intellectuelle est simple : pourquoi il y 150 églises romanes dans le Maconnais ? A partir de cette question, simple à laquelle aucun médiéviste de l’époque ne répondait, il décide de comprendre comment la société médiévale est née, a fonctionné et disparu à partir du XVIIe siècle. Il dit : « l’érudition sans la théorie est du dilettantisme ! ».  

    Il théorise donc le fonctionnement de la société médiévale. C’est-à-dire qu’il veut une explication rationnelle au fonctionnement de la société médiévale en se débarrassant de tous les concepts d’analyse issus de deux siècles d’historiographie.

    Jacques le Goff a dit l’histoire c’est surtout le temps long ! Guerreau lui répond, « non c’est l’espace ! ». Et le dominium c’est le contrôle des hommes et de l’espace. L’Ecclésia permet l’exercice du dominium. D’ailleurs, constate t’il, « l’Eglise s’est constituée au cours des siècles un patrimoine considérable par donation successives des grandes familles aristocrates, car ils avaient intérêt à donner aux Eglises pour renforcer leur domination ». Guerreau organise l’évolution diachronique de l’Ecclésia en 3 phases :

    400- 800, c’est la période de l’organisation de l’Eglise, avec l’invention de la relique qui permet la fixation de l’Eglise. A chaque autel devant lequel le peuple se réunit pour l’Eucharistie, il y a une relique qui cautionne la sacralité du lieu. La liturgie se renforce, et l’idéologie de la terre d’Eglise inviolable se développe. C’est l’époque où le lien entre les hommes et la terre sont encore tenus, inextricables. Cela donne cette impression d’anarchie. Mais c’est un point de vue d’homme moderne. En fait non. Il y a les hommes libres (les alleutiers) et les esclaves. La pression fiscale est faible; l’état peu structuré. Les aristocrates et les Princes vives dans des palais de bois.

    Puis c’est la deuxième période 800-1200. Le lien entre les hommes et les terres se renforcent. La divagation des populations cesse. C’est le début de l’encellulement, l’émergence du village, de l’Eglise en pierre dans une architecture harmonisée (romane), de la motte castrale. L’Eglise dans sa réforme grégorienne accentue sa hiérarchie et sa séparation du monde laïc. Le pouvoir papal s’intensifie. Les liens entre les hommes se simplifient mais la dépendance vis-à-vis du seigneur s’accroit avec une pression fiscale seigneuriale qui s’intensifie. Les hommes libres paysans disparaissent progressivement au profit d’un système plus asservissant quand ils ne sont pas serfs. Les esclaves disparaissent. Les aristocrates devenus nobles vivent dans des forteresses en pierre.

    Puis c’est la troisième période ; 1200-1600. La hiérarchie de l’Eglise atteint son optimum dans son organisation. Les cathédrales émergent. Les reliques foisonnent. Philippe II d’Espagne possède 30 000 reliques. L’Eglise contrôle les mentalités par la confession généralisée. La prédication est constante avec les ordres mendiants qui se répandent, et pour achever le contrôle de la société, l’Inquisition est créée. Le paysan est totalement scotché à sa terre. A la pression seigneuriale s’ajoute la pression fiscale du roi. C’est une période difficile pour le peuple paysan qui voit l’inégalité des conditions de vie s’accroitre par rapport aux nobles qui vivent dans des châteaux et des bourgeois qui s’enrichissent dans le commerce. Cependant la fin de la période voit les équilibres bouleversés. Les épidémies, les guerres renversent le rapport de force. La baisse de la population développe le salariat plus efficace que le servage pour l’exploitation des domaines mais appauvrit la rente seigneuriale.

    Après 1600, le système de l’Ecclesia et du dominium se grippe. Car l’Ecclesia est attaquée par la Réforme, les guerres civiles renforcent le pouvoir royal et surtout, les grandes découvertes changent l’espace relativement clos du Moyen Âge.

    Bien sûr c’est un système pour expliquer le fonctionnement de la féodalité, dans laquelle l’Ecclésia est l’institution dominante. Un système de représentation et de matérialité défini par la triade, bâtiment, populus christianus, clergé. Et comme tout système social, il passe par la compréhension de la mentalité des hommes de cette époque. La semaine prochaine, je développerai le système de représentation de la société médiévale telle que la conçut Anita Guerreau-Jalabert, la femme d’Alain, le système binaire spiritus/caro.

    une église dans la région de Mâcon
    Eglise romane du paysage mâconnais
  • Chronique no 7

    Après la pénitence d’Attigny, on peut parler d’un parti épiscopal dont Agobard devient l’un des leaders ; En effet c’est dans cette période qu’il est le plus productif dans ses textes récriminant à l’égard de la politique de Louis le Pieux, près de la moitié de son œuvre. Deux thèmes majeurs, celui de la restitution des biens de l’Eglise spoliés par les Grands, et sa diatribe anti judaïque en prenant pour cible les privilèges accordés par Louis le Pieux aux juifs. Ecarté ou volontairement, il ne participe pas aux plaids de louis le Pieux entre 822 et 830 ; il est écarté du concile de Paris en 825 qui statue sur la querelle des images relancée par Byzance. Mais son influence progresse dans l’opinion ecclésiale et il n’hésite pas à tancer la politique de Louis en écrivant au comte Matfrid d’Orléans, un proche de Louis sur les « injustices », lettre datée entre 826 et 828. Il réunit avec lui les évêques Faof de Chalon sur Saône et Barnard de Vienne pour écrire directement à Louis le Pieux sur « l’erreur juive ». On ne sait pas qu’elle fut la réaction de Louis le Pieux, car nous n’avons aucune trace de réponse. Ce dernier reste actif sur le plan militaire mais sans réel efficacité. Ses expéditions, en Aquitaine en 822-823, en Italie 824 en Bretagne en 826 s’apparentent plus à des opérations de police que de guerre et l’expédition en Espagne contre les arabes en 827 est un sérieux échec et son prestige en pâtit. Sur le plan politique, Louis poursuit sous la pression des évêques de son entourage la réforme de son empire et de l’Eglise. Il faut bien comprendre la mentalité de tous les acteurs publics de cette époque, leur volonté de se conformer à la vérité du Christ, afin de sauver le peuple et de le conduire le plus saintement possible vers le salut éternel. Selon Mayke de Jong, « Admonitio, correptio, increpatio, sont les éléments de langage de l’avertissement, de l’admonestation et de la réprimande, et tentent de fournir un contexte aux modes d’adresse qui ont trop souvent été compris comme une critique purement « politique » et unilatérale du souverain ». La radicalité du parti épiscopal confondant l’unité ecclésiale avec celle de l’empire finit par se retourner contre Louis le Pieux lui-même. Elle se traduit par la tenue de 4 conciles (Mayence, Lyon, Toulouse et Paris), convoqués « à la demande de Louis et Lothaire, empereurs ». Sous l’impulsion de Wala[1], l’objectif de Lothaire est de remédier aux désordres de l’empire et de réformer l’Eglise. Nous n’avons les sources que de celui de Paris tenu en 829. Ses canons, 94 chapitres, sont explicites pour une moralisation poussée de l’action publique et la revendication des évêques à un rôle politique, celui d’être les censeurs de l’action publique tant pour la plèbe, que les clercs, que les Princes. 24 évêques y participent et signent les actes conciliaires, dont Ebbon, archevêque de Reims, Jesse évêque d’Amiens et Jonas d’Orléans. Mais Agobard n’y assiste pas et préside celui de Lyon dont on n’a pas les traces. Dans le long préambule des actes du concile de Paris, on peut lire : « Désireux de veiller sur l’ensemble de l’Église qui leur est confiée et pesant avec justesse, par un jugement éclairé, l’urgence d’une telle nécessité, ces princes ont humblement jugé qu’il n’était pas de leur ressort de traiter seuls cette affaire. »[2] Cela en dit long sur l’évolution du rapport du pouvoir entre les évêques et les empereurs. Les premiers inclinant vers une théocratie épiscopale, c’est-à-dire exercer un ascendant sur le pouvoir politique et les deuxièmes profondément marqués par la crainte du jugement de Dieu. Le canon 50 est consacré au repos du dimanche et rappelle que si les juifs respectent sabbat, les chrétiens aussi doivent respecter le repos dominical. Curieusement, il demande qu’aucune assemblée y compris les marchés ne se tiennent le dimanche ; ce qui peut prouver que les écrits d’Agobard aient influencé les 24 évêques du Concile de Paris. Mais aussi que la contestation épiscopale du pourvoir de Louis se manifeste chaque jour plus perceptiblement.


    • [1] Wala de Corbie, (772-834), cousin germain de Charlemagne, abbé de Corbie, initiateur de la grande réforme de l’Eglise.
    • [2] MGH, Concilia aevi Karolini, pp. 605-680
    scène imaginée par l'IA
    Une scène imaginée par l’IA sensée représenter une assemblée d’évêques délibérant

  • Chronique no : 6

    En 818, Bernard, fils de Pépin d’Italie mort en 810,  et donc petit-fils de Charlemagne et neveu de Louis 1er, se révolte contre lui après avoir été écarté de la succession lors du plaid de 817 à Aix la Chapelle. Le capitulaire « Ordinatio Imperii » promulgué à l’occasion de ce plaid organise la succession de Louis selon la coutume franque et de la façon suivante : à Lothaire fils ainé, l’Italie, Pepin l’Aquitaine et Louis son dernier né, la Bavière. Mais pour la couronne impériale, le principe de l’indivisibilité est acquis et revient à Lothaire au titre d’un nouveau droit d’ainesse. Ses deux frères lui doivent allégeance. Et pour formaliser le principe de la transmission de la couronne impériale, Lothaire est sacré co-empereur à Aix la Chapelle en septembre 817. La révolte de Bernard est légitime selon la coutume franque. Logiquement, seul héritier de Pépin, il devait recevoir le royaume d’Italie. Pourtant, il reçoit peu de soutien, sauf celui de Théodulf d’Orléans, évêque de la ville et d’un comte lombard Evrad. Sa révolte tourne court. Il est arrêté, condamné à avoir les yeux crevés et meurt aussitôt. Ce meurtre est une tâche dans l’univers moralisant de l’Empire. En effet sous l’impulsion de Benoit d’Aniane[1],  Louis se lance dans une vaste réforme des monastères afin de les unifier sous la même règle bénédictine réformée par Benoit. On assiste à une montée d’un climat pénitentiel, relayé par les différents conciles qui se succèdent pour moraliser la vie publique. De fait, l’entourage ecclésiastique de Louis le pousse à faire acte de contrition. L’historienne Mayke de Jong considère cet acte de repentir comme un véritable acte de gouvernement afin de permettre à Louis de reprendre le leadership en intégrant la critique épiscopale au lieu de la subir. L’historienne parle d’une ritualisation de l’aveu qui permet à Louis de réintégrer la communauté des fidèles dont il s’était coupé par le meurtre du petit-fils de Charlemagne. Ce n’est pas une humiliation mais « un outil maitrisé du récit à caractère pédagogique de ce nouvel état pénitentiel ». Louis fait de la morale pas la guerre ! L’acte de repentir à lieu à Attigny, résidence mérovingienne et carolingienne dans les Ardennes, en 822. Il aboutit à un processus de défiance progressive des aristocrates, inquiets de l’envahissement du pouvoir par le milieu ecclésial, de l’inclination de Louis vers une posture morale au lieu de garder un rôle de chef de guerre. En effet, outre le fait qu’il a mécontenté quelques Grands par une politique répressive vis-à-vis des aristocrates italiens proche de Bernard, il ne conduit plus lui-même ses armées au combat à partir de 819. Des expéditions contre les Bretons, les Slaves Abrodites, les Sorabes puis les Wilses en 821 se terminent sans réelles conséquences. Et le désir de ces peuples de s’affranchir de la tutelle carolingienne reste intact. L’empire n’est plus dans une phase de conquête qui permettait de récompenser les belliqueux aristocrates. Il est dans la défense. Son mariage en 819 après le décès de sa première épouse, Ermengarde de Hesbaye, avec Judith de Bavière qui intrigue et met au monde Gisèle en 820, suscite l’inquiétude de l’aristocratie proche des trois fils du premier mariage. Ainsi cet acte de contrition ne remplit pas les objectifs initiaux. Les Grands de l’Empire commencent à se défier de Louis et de sa capacité à gouverner l’empire. Cette pénitence est un tournant dans le règne de Louis. Les épreuves commencent. Agobard qui a assisté à la cérémonie, est furieux. Car à l’occasion de cet événement il n’a pas pu convaincre l’assemblée de son traité sur la disposition des biens ecclésiastiques ( de dispensatione rerum ecclesiasticarum). Il avait entrepris de le lire à l’assistance sans préparation préalable. Certains aristocrates qui ont profité de l’usurpation de ces biens d’Eglise lors des conquêtes de Charlemagne et de son père Pépin le Bref se sentent visés. Un malaise s’installe entre Louis à la posture moralisante et les grands du royaume.   


    [1] Benoit d’Aniane, (750-821), fils du compte de Maguelone, près de Montpellier, est un grand acteur de la renaissance carolingienne. Il fonde l’abbaye d’Aniane dont il devient l’abbé. Il est le réformateur de la règle bénédictine des monastères de l’empire.   

    Place d'Attigny dans le département de l'Aisne
    Attigny, (07) Place Charlemagne. La commune est située dans le vallage ardennais de l’Aisne, prés de Rethel.
    séance imaginée par Lavisse
    La pénitence d’Attigny, telle imaginée par Henri Martin, auteur de l’Histoire Populaire de France en 1874. Une histoire aussi populaire que celle de Michelet. Cette image n’a rien à voir évidemment avec la réalité. La pénitence de Louis s’est faite en dehors de la présence du Pape Pascal 1er coiffé ici d’une tiare anachronique, de même les évêques de cette époque ne portaient pas encore la mitre. Enfin la solennité de l’édifice palatial n’est corroborée par aucune trace archéologique. La résidence d’Attigny était une construction légère vraisemblablement en bois.  

  • Chronique no 5

    La flambée actuelle de l’antisémitisme dans les pays européens est certes liée à la guerre Hamas-Israël déclenché le 7 octobre 2024. Mais cette résurgence cyclique, après les pogroms du XIXe siècle et la catastrophe nazie du XXe siècle s’explique aussi dans les profondeurs de l’histoire de l’Europe qui n’en déplaise aux tenant d’une historiographie marxiste passée, a été largement façonnée par le christianisme et son Eglise. Je dirai que les mille neuf cents années de domination chrétienne ou de grandes influences dans les affaires publiques ont crée une espèce d’A.D.N. sociologique dans les populations. Un habitus pour reprendre la terminologie de Pierre Bourdieu. C’est en effet dans l’émergence de l’Eglise chrétienne qu’il faut aller chercher les premiers indices de cet antisémitisme qui se traduisait d’abord par une doctrine anti-judaïque ( contre la religion et non contre le peuple). Pendant les trois premiers siècles de notre ère, le christianisme était perçu par les Romains comme une secte juive, bien que la majorité des chrétiens de la fin du IIIe siècle soit d’origine païenne. Aussi les théoriciens de l’Eglise qu’on appelle les Pères de l’Eglise, vont construire progressivement une doctrine pour marquer leur différence avec la religion juive. Je vais citer quatre Pères de l’Eglise qui ont contribué à forger cette doctrine chrétienne anti-judaïque qui ne sera abandonné par l’Eglise qu’en 1962 (Vatican II)! Le premier Tertullien (160-220), a écrit un essai « adversus iudaeos », contre les juifs, et développe l’idée que les chrétiens sont le nouveau peuple de l’Alliance, et que les juifs aveugles, persistent dans leur erreur de ne pas reconnaitre le Christ comme le Messi, attendu dans les saintes écritures. La destruction du Temple et leur dispersion est la preuve de l’abandon du peuple par Dieu. Le deuxième, Augustin d’Hippone (354-430), que les chrétiens appellent saint Augustin, dans la Cité de Dieu, une œuvre majeure d’Augustin, développe une doctrine assez ambigüe vis-à-vis du judaïsme. S’il dénonce leur « cécité » eschatologique, et ne désespère pas de leur future conversion, il les considère comme témoins de la vérité du Christ, de sa Passion, et de la vérité des Ecritures. Et donc il faut les préserver des exactions, et leur conversion au christianisme doit être librement consenti. C’est cette doctrine qui va dominer la pensée de l’Eglise du premier millénaire de notre ère. Elle a inspiré la législation des derniers empereurs romains avec le code Théodosien promulgué en 432. Cet ensemble de lois organise une discrimination juridique des juifs ( par exemple, ils ne peuvent plus être militaires) sans pour autant trop les brider dans leurs actes de la vie quotidienne. Le troisième, Grégoire 1er dit le Grand (540-604), à travers sa correspondance dénonce les conversions forcées de juifs dans des diocèses tenus par des évêques très zélés comme Avitus à Clermont-Ferrand en 576 ou Théodore à Marseille la même année. Très légaliste, il demande à respecter scrupuleusement les lois romaines et romano-barbares, mais interdit aux juifs de posséder des esclaves chrétiens. Le dernier des Pères de l’Eglise, Isidore de Séville (560-636), reprend pour partie la doctrine grégorienne mais en acceptant, sans renoncer au consentement libre, les baptêmes forcés. On lui prête une lettre à sa sœur Leudefreda dans laquelle il reprend toute l’argumentation doctrinale de l’Eglise sur les juifs. Il a inspiré la politique très anti-judaïque en Espagne des derniers rois wisigothiques qui ont ordonné l’expulsion des juifs du royaume ou leur conversion forcée dans les années 680! Ainsi le christianisme triomphant du paganisme romain et des peuples dits « barbares » au premier millénaire de notre ère a entretenu un rapport ambigu vis-à-vis du judaïsme. Une tolérance armée de suspicion à leur égard, n’hésitant pas à adopter des habitudes humiliantes comme la prière pour les juifs du vendredi saint, et tenant des conciles promulguant des canons discriminants à leurs égards poussant les rois et empereurs à prendre des édits toujours plus restrictifs quant à la liberté des juifs. Certes avec peu de succès nous le verrons. Pour autant, cet antijudaïsme assumé par l’Eglise s’est transformé progressivement en antisémitisme sociétal dans la population qui les prit pour bouc émissaires des grands malheurs du 2e millénaire.

    la synagogue dont les yeux sont bandés par un serpent
    Synagoga, statue allégorique de pierre sur un contrefort de la façade ouest de la cathédrale Notre-Dame de Paris:
    L’« aveuglement » du peuple juif contenu dans la prière est illustré par le stéréotype de la Synagogue aux yeux bandés, dont la « perfidie » est soulignée par le serpent qui lui couvre les paupières.

    Prière liturgique du vendredi Saint avant 1962, le terme perfide ayant été supprimé en 1959 par Paul VI

    « PRIONS AUSSI POUR LES PERFIDES JUIFS, AFIN QUE LE SEIGNEUR NOTRE DIEU LEVE LE VOILE DE DESSUS LEURS COEURS ET QU’ILS RECONNAISSENT AVEC NOUS NOTRE SEIGNEUR JESUS-CHRIST. […] DIEU TOUT-PUISSANT ET ETERNEL, QUI NE REFUSEZ PAS VOTRE MISERICORDE AUX JUIFS PERFIDES, EXAUCEZ LES PRIERES QUE NOUS VOUS ADRESSONS AU SUJET DE L’AVEUGLEMENT DE CE PEUPLE ; AFIN QUE RECONNAISSANT LA LUMIERE DE VOTRE VERITE, QUI EST LE CHRIST, ILS SOIENT ENFIN TIRES DE LEURS TENEBRES. […] AINSI SOIT-IL. »

    Prière du vendredi Saint à partir de 1970

    « PRIONS POUR LES JUIFS, A QUI DIEU A PARLE EN PREMIER : QU’ILS PROGRESSENT DANS L’AMOUR DE SON NOM ET LA FIDELITE DE SON ALLIANCE. DIEU ETERNEL ET TOUT-PUISSANT, TOI QUI AS CHOISI ABRAHAM ET SA DESCENDANCE POUR EN FAIRE LES FILS DE TA PROMESSE, CONDUIS A LA PLENITUDE DE LA REDEMPTION LE PREMIER PEUPLE DE L’ALLIANCE, COMME TON ÉGLISE T’EN SUPPLIE. PAR JESUS, LE CHRIST, NOTRE SEIGNEUR. »

  • Chronique no 4

    La présence des juifs dans l’Occident date de l’empire romain. Déclaré licite par Jules César, la religion des juifs à Rome a pu être pratiqué au même titre que les autres cultes religieux que celle officielle de Rome. Au IIIe siècle, leur présence est nombreuse à Rome attestée par les nombreuses épigraphies de leurs tombes, recensée par le dominicain Jean-Baptiste Frey. Les juifs romains sont issus des razzias opérées par les armées romaines en Judée à la suite de deux grandes révoltes, la première réprimée par Vespasien et son fils Titus en 70 (date de la destruction du Temple) ; la seconde celle de Bar Khorba en 135 qui s’est terminée par la destruction de Jérusalem en 135 sous Hadrien. Citoyens romains à partir de l’édit de Caracalla en 212, ils se dispersent dans les régions de l’empire. Notamment dans la région Narbonnaise, alors grand port romain, puis le long du couloir rhodanien. Cependant nous n’avons très peu de traces archéologiques de leur implantation de cette période. Leur situation se détériore par suite de la christianisation de l’Empire, et de la parution du code théodosien, compilation des lois romaines promulguées sous Théodose II en orient en 438 et Valentinien en Occident l’année suivante. Le code comporte un chapitre VIII du XVIe livre, consacré aux juifs. Ils subissent une discrimination, la volonté de l’Eglise étant d’empêcher toute proximité des chrétiens qui ont encore des pratiques judaïsantes ( comme suivre le sabbat),  des juifs. Ils ne peuvent plus porter d’armes et sont donc exclus de l’aristocratie guerrière. Les mariages mixtes sont interdits et ils ne peuvent avoir des esclaves chrétiens du moins ils leur sont interdits de les circoncire. Enfin certaines charges publiques leurs sont fermées. A la suite de l’effondrement de l’empire romain, des « lois romano-barbares » comme celle du bréviaire d’Alaric ou celle Papinienne des Burgondes promulguées au début du VIe siècle, reprennent en partie certaines interdictions discriminantes des communautés juives. Mais pour l’ensemble, ils gardent toute leur capacité civile de faire du commerce, de posséder des terres et vignobles, et de pratiquer leur religion qui reste tolérée alors que le paganisme est éradiqué dans les nouveaux espaces franc, wisigothique et alaman. On a des traces de ces communautés juives dans des sources narratives, comme celle de Grégoire de Tours, l’histoire des Francs (VIe siècle), les Chroniques de Frédégaire (VIIe siècle), et entre autres dans la biographie de Charlemagne d’Eginhard (IXe siècle) et celle de Louis le Pieux de Thégan de Trèves. S’il y a bien eu à la fin du royaume wisigothique au VIIe une politique répressive des juifs en Espagne avant la conquête des arabes, les juifs dans l’espace européen ont pu continuer de prospérer et de s’installer toujours plus au nord dans les nouveaux centres du pouvoir carolingiens. Certains historiens, comme Michel Rouche, Jacques le Goff, parlent même d’une période favorable aux juifs sous les carolingiens. Mais c’est surtout au regard de ce qui s’est passé à partir du XIe siècle et les siècles suivants. Car les politiques mérovingiennes et carolingiennes vis-à-vis des juifs sont empreintes d’un grand pragmatisme. Reconnaissant leur utilité économique, certains d’entre eux, s’imposent comme fournisseurs de la cour, participent à la vie des cités, voire bénéficient de privilèges des empereurs pour pratiquer leur commerce. Mais que l’on ne s’y trompe pas, ils n’ont pas plus de droit que les chrétiens qui parfois les désignent à la vindicte populaire par calcul pour les éliminer de la concurrence. L’Eglise cependant supporte plus ou moins bien ce pragmatisme politique des rois et empereurs à leurs égards. Sa doctrine à leurs égards est tiraillée entre son universalisme et une volonté de les conserver comme témoin de la passion du Christ.

    dispersion des Juifs en Europe à l'époque carolingienne

    Dispersion des juifs à l’époque carolingienne

  • Louis le Pieux, dernier fils survivant de Charlemagne, régna de 814 à 840, en tant qu’empereur. Mais il fut couronné roi d’Aquitaine en 781, c’est à dire à l’âge de 3 ans, jusqu’au décès de son père. En dépit d’une postérité qui va l’affubler du surnom de débonnaire depuis le XIIe siècle, il n’a pas démérité des qualités guerrières que chaque Franc attend de son chef comme il est de coutume. Il est armé par son père en 791 à l’âge de 14 ans, mène le siège de Huesca en Espagne musulmane en 797, à vingt ans, prend la tête de l’armée en 800 et conquiert Barcelone, échoue devant Tortosa en 809, mais atteint l’Ebre en 811. Une fois empereur, il mène une expédition . victorieuse contre les Bretons de Morvan en 817. Il a pu aussi faire preuve d’une certaine cruauté dans la gestion de sa succession en éliminant son neveu Bernard, fils de son frère Pépin qui s’était rebellé contre l’Ordinatio Generali de 817, le capitulaire qui organisait la division de son empire à sa succession entre ses trois premiers fils, Lothaire, Pépin et Louis. Ce capitulaire (une loi organisée en chapitres) est important car il fait émerger la notion d’unicité de l’empire, indivisible par nature. Il associe son fils ainé, Lothaire, comme empereur en même temps que la promulgation du capitulaire, l’empire étant la formulation politique idéale de l’Eglise, associant l’Empereur sacré à Rome au roi David qui règne sur la nouvelle Jérusalem. Mais aussi il perpétue la coutume germaine franque de la division du royaume entre ses fils. Lothaire 23 ans, coempereur, reçoit l’Italie, Pépin l’Aquitaine, et Louis la Bavière. Ainsi ce capitulaire crée une tension dans l’empire entre le principe d’unité, que des prélats comme Agobard, promeuvent au nom de l’unicité chrétienne, l’empire étant l’incarnation politique de l’Eglise universelle et la vieille coutume franque de la division du royaume si commode au grands aristocrates pour faire valoir leur pouvoir local. Le principe de l’unité du royaume se concrétise par exemple par la réforme de la règle bénédictine de Benoit d’Aniane qui oblige la plupart des monastères de l’empire à l’adopter, et une uniformisation des règles du commerce notamment en fixant les taux de prélèvements du tonlieu prélevé dans les deux ports principaux carolingiens, Quentovic et Dorestad, avec le capitulaire de Nimègue en 825. Le principe de la division du royaume résiste à cette aspiration unitaire par les propres contradictions de l’empereur Lothaire lui-même, et ce fut sa grande faiblesse que l’historiographie a mise en avant pour évoquer son règne. En effet, par suite du décès de sa première épouse en 817, il se remarie avec Judith, réputée belle, et de cette union nait un fils en 823, Charles. Aussitôt Judith revendique pour lui une part de l’héritage, et qui aboutit à un nouveau partage de l’empire en 829 à Worms au profit de Charles. S’en suit la révolte des premiers fils de Louis, Lothaire en tête, avec l’appui de certains prélats comme Agobard, archevêque de Lyon, qui accuse Louis 1er de parjure et de rompre l’unité sacrée de l’Empire. Il soutien Lothaire, sensé incarné cette unité de l’Empire. Une guerre civile s’ensuit avec des rebondissements multiples, dont la déposition de Louis 1er pendant deux ans en 835-837, puis au partage définitif de l’empire en 843 au traité de Verdun, entre les trois fils survivants, Lothaire qui garde la couronne impériale, Louis le Germanique et Charles le Chauve, après la mort de Lothaire en 840. C’est la fin définitive de l’unité européenne incarnée par trois siècles de domination franque mérovingienne et carolingienne ( 511-843).

Wala, (780-836)

Chronique no 13 J’ai l’ambition de vous présenter ces européens du IXe siècle qui fréquentent la cour des empereurs et des rois. Ces Puissants, nous le verront sont souvent liés à la famille carolingienne. Ils forment l’ossature du royaume et de l’empire carolingien. Ce sont des Francs, et ils sont donc encore largement dominés par…

835-838 : le curieux intermède Amalaire à Lyon

Chronique no 12 Dans ma chronique no 8, petite et grande crise, j’ai raconté comment Louis le Pieux a réussi à conjurer les deux putschs fomentés par ses fils. En 835, lors d’un plaid à Thionville, Louis le Pieux dépose en représailles les évêques qui ont assisté à son humiliation de 833 à Soissons, où…

La controverse d’Agobard 823-828

Chronique no 11 Dans de précédentes chroniques, no 2 et suivantes, j’ai expliqué qui était cet Agobard, archevêque de Lyon (816-840), grand intellectuel carolingien et le contexte politique qui encadre sa correspondance que l’on a retrouvée par un heureux hasard à Lyon au XVIe siècle. Sur les 26 textes qu’il a écrits, 5 sont consacrés…