Chronique no 8

Image extrait du Liber laudibus Sanctae Crucis de Raban Maure, Librairie Vaticane:
Louis le Pieux, miles Christi, (soldat du Christ)!
Pour bien comprendre cette chronique, j’adopte une convention de noms pour distinguer l’empereur, Louis 1er, dit le Pieux, de ses quatre fils, les trois fils du premier mariage avec Hildegarde, à savoir Lothaire, qui a reçu l’Italie en 817 et le titre de co-empereur, Pépin, qui a reçu l’Aquitaine, et Louis II, la Bavière, qui eut plus tard le surnom du germanique. Le dernier fils que l’Empereur eut de Judith, sa deuxième épouse en 823, Charles, soit environ 20 ans plus tard que ses trois premiers frères et qui eut le surnom de le Chauve, par les historiens pour le distinguer de ses prédécesseurs.
En 829, Louis le Pieux réunit son plaid à Worms et décide après accord de Lothaire son fils, qui est par ailleurs parrain de son demi-frère, d’attribuer l’Alémanie et une partie de la Bourgogne à Charles. La position de l’Empereur semble fragile, car l’année précédente, il a banni le comte de Tours, Hugues, et le comte d’Orléans, Matfrid. Ces deux comtes contestent la position dominante à la cour de Louis le Pieux de Bernard de Septimanie, nommé chambrier. Et lors d’une expédition dans le sud vers Barcelone, ces deux comtes auraient délibérément ralenti des secours militaires qu’ils devaient envoyer à Bernard. D’où cette disgrâce des deux comtes. Mal en pris à Louis, car ils persuadent Pépin d’Aquitaine, le fils de Louis 1er de se révolter avec l’assentiment semble-t-il de Lothaire qui a épousé la fille de Hugues. C’est à Compiègne en 830, que la crise éclate. Lothaire selon Nithard[1], ou Pépin selon Thégan[2], obligent Judith à prendre le voile à l’abbaye de Sainte Radegonde de Poitiers, font prisonniers Louis Ier et son fils Charles et chassent Bernard de Septimanie. C’est un putsch. Mais il ne dure que quelques mois, car Louis II reste fidèle à son père. Bientôt dans des circonstances qui restent obscures, Louis Ier, lors d’un plaid à Nimègue en octobre 830, retrouve le pouvoir et Lothaire doit se soumettre accepter la punition de ses soutiens, et repartir en Italie, non sans faire le serment de ne plus recommencer. En l’ année 831, Louis Ier règle ses comptes au cours de trois plaids qu’il réunit pendant l’année, à Aix la chapelle, dans son palais d’Ingelheim, prés de Mayence et à Thionville. Il pardonne cependant ses deux fils Pépin et Lothaire puis leurs soutiens. Est-ce la fin de la crise ? Non. Les mesures de Louis lors de la première crise ont été faibles et n’incitent pas les opposants à ne pas recommencer. Il semble selon des sources confuses et un capitulaire qu’on a du mal à dater, procéder à un nouveau partage de l’empire plus favorable à son quatrième fils Charles, le seul fils de Judith. Et ce, malgré l’assentiment de façade de Lothaire. Car les trois fils ainés se rebiffent, d’abord Pépin qui fuit son père en décembre 831, puis Louis II, qui semble conjurer avec les ennemis de Bernard de Septimanie, proche de Louis Ier et tente d’enlever l’Alémanie à Charles.
En 832, l’Empereur disgrâce Bernard de Septimanie sur une accusation d’adultère avec Judith, l’impératrice. Il se sépare de l’un de ses précieux soutiens. Et l’Empereur courent après deux de ses fils, d’abord Louis II sur la frontière de la Bavière dont Louis II en a la charge, puis à Limoges avec Pépin qui règne sur l’Aquitaine depuis « l’ordinatio generalis » de 817.
833, Une coalition se forme entre les trois fils du premier lit, Lothaire, Louis et Pépin pour obliger l’empereur à renoncer à la division de l’Empire favorable à Charles. Par un retour d’armes, l’ost de l’Empereur réuni à Worms pour combattre la coalition, fait défection et abandonne l’Empereur près de Rotfeld en Alsace. Lothaire se saisit de l’Empereur, de son fils Charles envoyé en Allemagne et de Judith envoyée en Italie. Et cette fois, avec l’aide d’Ebbon, archevêque de Reims, d’Agobard de Lyon, et de bien d’autres évêques, il dépose Louis qui doit une nouvelle fois passer par une séance de pénitence au plaid de Compiègne le 1er octobre. Mais cette séance n’a plus pour but comme celle d’Attigny de 822, de réintégrer l’Empereur dans la communauté des chrétiens mais bien de l’humilier et par son excommunication, Ebbon de l’exclure de cette communauté et de justifier ainsi sa déposition.
Lothaire part à Aix avec son père prisonnier fin 833. Il rencontre son frère Louis qui lui demande d’adoucir les conditions de détention de leur père, saisi d’un sentiment de culpabilité à son égard[3]. Il s’enquiert du soutien de Pépin qui est lui aussi mécontent de l’accaparement du pouvoir de Lothaire qui en allant à Aix voulait affirmer sa couronne impériale. Pépin lève une armée. Début 834, Lothaire décide de l’affronter à Paris en emmenant son Père. Il est aussi poursuivi par son frère Louis. Le 1er mars, Lothaire se rendant compte de la supériorité des forces qui l’assaillent, fuit à Vienne en laissant son Père à Paris. Louis Ier est réhabilité par une assemblée d’évêques à St Denis, dans ses attributs impériaux, désavouant ainsi Ebbon, l’archevêque de Reims. Est-ce la fin de la crise comme en 831 ? Non, car la résistance à l’empereur reste forte. Une rencontre meurtrière au Mans entre les partisans de Lothaire et de l’Empereur tourne à l’avantage de ceux de Lothaire. Et ce dernier en profite pour investir et saccager Chalon sur Saône pendant l’été, tue l’abbesse Gerberge, sœur de Bernard de Septimanie ; il poursuit son avantage vers Orléans. Mais l’ost de l’Empereur allié à celui de son fils Louis, est mobilisé pour l’affrontement. Lothaire cette fois, baisse ses armes et se soumet en aout prés de Blois.
835 est l’année de la revanche pour Louis 1er. Cette fois la répression est plus sévère. Lors du plaid de Thionville en février, les évêques de l’humiliation de Compiègne sont déposés, Ebbon de Reims qui a dû lui-même expié ses fautes dans une séance de pénitence, Jesse d’Amiens, Agobard de Lyon, Barthelemy de Narbonne, et les comtes rebelles Matfrid d’Orléans, Hugues de Toulouse, Lambert sont exilés en Italie chez Lothaire…. Mais aucune sentence de mort n’est prononcée, Louis Ier reste magnanime vis-à-vis de ses fils. Est-ce le trait d’un père faible, d’un prince pusillanime, d’un mari sous influence d’une reine intrigante, Judith, qui réussit à fuir l’Italie pour le rejoindre à Aix la Chapelle la même année ? Il faut convenir que Louis le Pieux est le premier empereur à essayer de concilier l’esprit unitariste d’une nouvelle Eglise portée des évêques ambitieux comme Ebbon, Agobard, et la coutume franque de la division égalitaire du royaume entre les fils mâles du prince. En quelle que sorte une rupture dans la conception de diriger le royaume des Francs, depuis quatre siècles et demi, que pas même Charlemagne ne concevait en dépit de l’interprétation d’un Reich unifié qui animaient les historiens du XIXe siècle. C’est pourquoi, il nous faut beaucoup de tolérance dans l’interprétation des faits et gestes de Louis le Pieux que l’on qualifia plus tard de débonnaire. Il ne l’était pas tant que cela. Mais peut-être, acteur d’une époque de profond bouleversement, celui de l’immense machine ecclésiale chrétienne qui se met en marche vers une domination sans partage des esprits et qui a débouché deux cents ans plus tard sur la réforme grégorienne en Europe.
La semaine prochaine, l’antijudaïsme d’Agobard avatar de son idéologie unitariste.
[1] Nithard, rédacteur d’une histoire des Fils de Louis le Pieux, est un petit fils de Charlemagne par sa mère Berthe. Son œuvre fut commandé par Charles le Chauve.
[2] Thégan, biographe ecclésiastique contemporain de Louis le Pieux, Gesta Hludowici imperatoris
[3] Les Annales de St Bertin, Les belles lettres, Paris 2025 p.69